dix-neuf septembre deux mille vingt-trois

J’essaie d’avoir quelque chose d’intéressant à dire, mais c’est en vain. Il me semble que je n’y arrive tout simplement pas. Je ne sais pas si c’est cyclique, j’entends : si, chaque année, aux environs de la date de mon anniversaire, quelque chose comme cette tristesse que je ressens ces derniers jours me gagne, puis m’envahit, et je n’ai pas envie de fouiller dans les pages écrites les années précédentes pour savoir si oui ou si non, ce qui est peut-être un signe que oui, de toute façon, le sentiment que c’est cyclique dit que c’est cyclique, non ? Mais depuis quand est-ce cyclique ? Depuis que je suis devenu vieux ? Encore une fois, la question est une réponse. C’est désespérant, non, quand les questions sont des réponses ? J’aime tellement mieux quand les réponses sont des questions, quand quelque chose s’ouvre sur le dehors, sur l’inconnu, sur l’horizon, sur l’ignorance qui n’est pas la négation du savoir mais la possibilité d’un savoir nouveau, d’une découverte. Depuis quand tout cela a-t-il cessé de me sembler intéressant ? Suis-je vraiment devenu ainsi ? Je me sens désespérément vide, littéralement creux, il y a bien quelque chose qui tient debout, mais il n’y a rien dedans. D’ailleurs, je crois que les gens le sentent, tous ces gens à qui je n’inspire pas le moindre respect, ni par mon travail ni par ma personnalité. Je croyais qu’écrire des livres était quelque chose en soi, c’est cette croyance, d’ailleurs, qui m’a donné envie d’écrire des livres, cette croyance qui m’a donné ensuite la force d’écrire des livres quand personne, absolument personne n’en voulait, et je me suis rendu compte, depuis que j’en écris, qu’un livre n’est rien en soi, qu’un livre n’est que ce qu’il vaut, c’est-à-dire : le nombre d’exemplaires qu’on en vend. Ces derniers jours, j’ai la conscience claire que je n’écris pas de livre, que je ne suis pas en train de le faire, que rien ne me conduit vers l’écriture d’un livre, parce que je sais désormais que ma croyance était erronée, parce que je sais désormais qu’un livre n’est rien en soi. Mais, si un livre n’est rien en soi, pourquoi en écrirais-je un ? Pour le vendre ? Mais il y a déjà tellement de choses qui se vendent, trop de choses qui se vendent. Aussi, suis-je en face de ma contradiction : ce n’est pas que je n’aie pas envie de vendre des livres, c’est que je n’ai pas envie d’écrire des livres pour les vendre, or, on n’écrit plus de livres que pour les vendre, on ne publie plus que des livres qui sont écrits pour qu’on les vende, et moi, je ne me reconnais pas dans ce cours-là, ce n’est tout simplement pas ce que j’aime, tout simplement pas moi. Tout à l’heure, Daphné, avec qui je venais de passer un temps assez long à faire les devoirs, m’a dit en substance que j’étais très bon pour l’aide aux devoirs, et elle a ajouté : « Si un jour tu fais faillite dans l’écriture, tu sais ce que tu pourras faire. » Ce à quoi, j’ai répondu : « Oh, tu sais, j’ai déjà fait faillite dans l’écriture, ma chérie… — Ah oui ? s’est-elle étonnée. — Oui, c’est d’ailleurs pour ça que ton grand-père ne n’aime pas. » C’est d’ailleurs pour cela que presque personne ne m’aime. Mais, et j’y pensais tout à l’heure, quand je suis sorti pour aller marcher, histoire de me déverrouiller quelque peu, après deux jours passés cloué au lit ou quasi, ce doit être invivable d’être connu, quel écrivain peut écrire en étant connu ? Alors, je m’apprêtais à entrer au cimetière du Montparnasse, je me trouvais à mi-chemin entre Albin Michel et Cahen & Cie, pour situer la scène, et je me suis mis à imaginer un petit scénario dans lequel, invité à passer à la télévision, je ne m’y rendais pas moi-même, mais envoyais à ma place une comédienne aux longs cheveux blonds avec qui j’avais travaillé pour répondre au nom de Jérôme Orsoni et à ma place aux questions qui me seraient posées. Ainsi, le soir de l’émission, ce ne serait pas moi que l’on verrait apparaître à la télévision, mais cette femme blonde qui, avec le plus grand des sérieux, sans la moindre distance ironique, sans parodie aucune, exactement comme si elle était moi, si investie dans son rôle qu’elle deviendrait proprement moi face à la caméra, répondrait aux questions qui lui seraient posées en disant les réponses que j’aurais écrites et en incarnant mon personnage à l’écran. Déjà, je marchais dans les allées du cimetière machinant mon imagination quand j’ai croisé ces deux types, des touristes, qui étaient affairés à ramasser des trucs par terre, des cailloux, j’imagine, ou tripotaient d’autres cochonneries qu’ils avaient prévues à cet effet, pour les mettre sur la tombe de Simone et Jean-Paul. À leur vue, j’ai été pris d’un tel dégoût, non pas à cause d’eux, mais à cause de la ritualité vide de sens qu’ils incarnent, des millions de personnes venant du monde entier aux mêmes endroits pour y faire les mêmes choses dépourvues de la moindre signification, que j’aurais voulu hurler, pas pour qu’ils cessent, eux, c’est impossible, les gens n’arrêteront jamais de leur propre volonté, l’aritualité est la forme de leurs vies, mais afin que je cesse, moi, afin que je cesse enfin de ressentir ce que je ressens. Je n’ai pas hurlé, je n’ai pas crié, j’ai continué de marcher, machinant une phrase avec ma voix intérieure tout en marchant et, un peu plus loin, sur un banc, je me suis assis et, dans mon petit carnet au bison noir, j’ai écrit une sentence qui résumait en quelques mots ce dont je venais de faire l’expérience en croisant les deux types, les touristes, devant la tombe de Simone et Jean-Paul, mais je n’ai pas cessé de ressentir ce que je ressentais, si peu même que, ce soir, des heures après ne pas avoir hurlé dans le cimetière du Montparnasse, je ressens toujours ce que je ressens, la meilleure preuve en étant que, mot à mot, je viens d’écrire ce que je ressens. Et je ne sais pas très bien à présent où passe la frontière entre la raison et la folie, le désespoir et l’extase, ni si seulement je l’ai jamais su, ni si seulement il en existe une.