Ce matin, quand je suis passé devant, il n’y avait pas de touristes en train de mettre leurs cochonneries sur la tombe de Simone et Jean-Paul. J’ai vu qu’il y avait des choses sur la tombe, des choses qui ressemblaient à des cailloux sous lesquels étaient coincés de petits bouts de papier, peut-être des tickets de métro aussi, mais je n’ai pas regardé exactement quoi, j’ai un peu levé les yeux, et j’ai vu toutes ces traces dégoûtantes de rouge à lèvres qui recouvraient la stèle. Je n’ai aucune sympathie pour Simone et Jean-Paul, que je considère comme d’horribles bourgeois moralisateurs d’une grande souplesse morale à leur propre égard, comme cela arrive souvent, mais les défunts ne méritent pas ça. Et les vivants, non plus. Un peu plus loin, j’ai sorti mon petit carnet au bison noir pour écrire quelque chose dedans, mais j’ai oublié quoi. Ensuite, j’ai poursuivi mon chemin jusqu’au jardin du Luxembourg où j’ai croisé un type que j’ai pris pour un autre, imaginé une histoire qui ne s’est pas produite avec son père imaginaire quand je travaillais chez Grasset, mais qui aurait pu se produire, avant de me rendre compte qu’il n’était pas connu, comme je le pensais, en tout cas, ce n’était pas le fils du père que je lui attribuais, et qu’il admirait probablement ma chevelure, et puis je me suis assis sur un fauteuil en face du Sénat, je voyais le drapeau tricolore qui flottait dans le ciel vide, j’ai fermé les yeux, et je ne me suis pas endormi. Quand je les ai rouverts, mes yeux, devant eux, il y avait ces étranges touristes, toutes des femmes, certaines voilées, d’autres pas, qui portaient des badges autour du coup, et que j’avais déjà vues, avant de m’asseoir, en train de se prendre en photo. Elles étaient toujours en train de se prendre en photo, mais cette fois, elles ajoutaient à leur absence totale de photogénie, le mauvais goût de piétiner les parterres de fleurs pourtant savamment composés qui ornent les jardins de la chambre haute. J’ai songé, les voyant, à l’idée que j’avais eue, un jour, en regardant d’autres touristes se prendre en photographie tout en piétinant les parterres de fleurs, eux aussi, comme c’est la coutume chez ces peuplades-là, semble-t-il, idée d’après laquelle ce qu’il est arrivé de pire à l’humanité avec la modernité, ou la postmodernité, on dira comme on voudra, c’est de ne pas supporter qu’un espace lui échappe, de devoir trouver partout où elle passe le reflet de l’image qu’elle se fait d’elle, de ne pas pouvoir ne pas laisser son empreinte, laquelle empreinte, bien souvent, se confond avec de dégoûtants déchets. Et me remémorant à l’instant ces images pour les superposer afin d’écrire, je me souviens à présent de la phrase que j’avais notée au crayon, un peu plus tôt, dans mon petit carnet au bison noir, phrase que je peux transcrire à présent ici, au style indirect, et qui disait que cela m’emplissait de joie de traverser le monde sans laisser de traces qui ne s’effacent. Cela aussi — ne pas laisser de traces qui ne s’effacent pas —, je l’appelle du nom de « disparition ». Il n’y a pas d’amour dans les traces que l’on laisse, rien que l’étalage vulgaire de l’égoïsme, ego qui se dilue et s’écoule à force de se répandre de par le monde. Étrange force de Coriolis, ne trouvez-vous pas ? Contre l’écoulement de l’ego, je veux faire entendre la voix du monde qui dit : « Je n’ai que faire de ton moi, garde-le pour toi. » Il nous faut apprendre à disparaître, voilà qui est vital. Apprendre à nous effacer, c’est-à-dire : découvrir comment être là sans faire peser sur le monde le poids de notre présence. Nous libérer, dans cette légèreté nouvelle, de la métaphysique de la présence, de sa lourdeur, de son encombrement. Le monde est saturé de notre présence quand la beauté consiste précisément à l’en retirer, à l’ôter du monde pour l’emporter ailleurs, en faire autre chose. Pas transcendance, mais traduction peut-être. Comme ce journal, qui ne laisse rien sur place de son passage, mais déplace le passage, passe le passage, dépasse le passage, au sens propre : marque le pas, sans piétiner jamais.