vingt-deux septembre deux mille vingt-trois

J’ai regardé les photographies instantanées que j’ai prises ces dernières années, et j’ai eu envie de faire un livre avec. En fait, non. J’ai eu envie de faire un livre avec les photographies instantanées que j’ai prises ces dernières années, et c’est pour cette raison que je les ai regardées. La plupart étaient ratées, mais celles qui ne l’étaient pas étaient d’une rare beauté. Ou, du moins, c’est ce qu’il m’a semblé, à moi. Je savais pour chacune d’entre elles où elle avait été prise. Et cela aussi m’a semblé d’une rare beauté. Il y avait là une mémoire hors de moi qui fonctionnait toujours. Dans les boîtes en carton où elle est rangée, elle sommeille, mais il suffit de regarder ces images pour l’éveiller. En cherchant quoi dire aujourd’hui, quoi écrire dans cet objet étrange que j’ai pris l’habitude d’appeler « mon journal », et en effet il est quotidien, j’ai songé à ces images, et je me suis dit que je ne ferai sans doute pas un livre avec ces images. J’ai pensé à la postérité. Je sais que c’est idiot de penser à la postérité. Déjà que je n’ai pas d’actualité, comment pourrais-je avoir une postérité ? Mais c’est ce à quoi j’ai pensé, et je me suis dit qu’il valait sans doute mieux laisser ces images dans les boîtes en carton où elles sommeillent avec la mémoire qui est la leur, avec la mémoire qui est la mienne, et laisser le soin à l’avenir, à la faveur d’une improbable découverte future, laisser le soin à l’avenir de faire ce qu’il voudra avec. Peut-être que je vais écrire ce livre. Peut-être que je vais l’écrire seulement pour moi. Faire quelque chose de la mémoire déposée là dans ces boîtes en carton. Mais les phrases à côté des images, il ne faudra pas qu’elles parlent des images, il faudra qu’elles parlent de tout autre chose. Ou peut-être faudra-t-il qu’elles parlent des images en parlant de tout autre chose. Ou peut-être faudra-t-il qu’elles parlent des images le plus simplement du monde. Cette enfant, le regard perdu dans le vide, dans son déguisement de reine d’Égypte, cette enfant déguisée pendant le confinement, qui a l’air si triste parce que l’école est fermée et qu’elle ne peut pas jouer avec d’autres enfants déguisés comme elle est déguisée, cette enfant est mon enfant. Je me souviens que c’est à cette époque-là de sa vie, dans le jardin de la résidence où nous vivions alors à Marseille, le jardin où la photographie a été prise, que Daphné a eu l’intuition de l’éternel retour. Je suis toujours un peu étonné quand j’écris cette phrase. Je me dis que les gens ne peuvent pas te croire quand tu racontes ce genre de choses, et c’est la raison pour laquelle, notamment, le parrain de Daphné et sa femme ne nous adressent plus la parole, ni à Daphné, ni à Nelly, ni à moi, parce que les gens ne peuvent pas comprendre, les gens ne peuvent pas te croire quand tu leur dis qu’un jour, dans le jardin où tu a pris cette photographie, Daphné, en costume de reine d’Égypte, a eu l’intuition de l’éternel retour, mais je sais que c’est vrai. La photographie n’apporte pas la preuve de cette vérité. La photographie rappelle à ma mémoire cet événement de notre vie. Cet événement, ce que j’appelle « l’intuition de l’éternel retour », Daphné l’a certainement oublié. Était-elle parfaitement consciente, d’ailleurs, cette intuition qu’elle a eue ? J’en doute. Mais la photographie est la mémoire déposée avec elle dans la boîte en carton où elle est rangée, la photographie tient contre elle le souvenir que je garde pour Daphné, que je conserve pour elle, pour subvenir à sa mémoire manquante, déployer dans ce souvenir l’avenir. Ces remarques, ce n’est pas la forme que je voudrais donner au texte à côté des images. En tout cas, cette après-midi, quand j’ai pensé au livre, ce n’est pas sous cette forme que j’ai pensé aux phrases à côté des images. Mais, après tout, que les phrases prennent cette forme, c’est une possibilité. Un livre doit être ouvert de tous les côtés. Comme les images gardent le souvenir en attendant l’avenir.