vingt-trois septembre deux mille vingt-trois

À la télévision, il y avait un mec à poil, et l’animatrice culturelle qu’on voyait devant lui, à l’écran, elle disait bon, celle-là, elle est un peu difficile, mais ça vous fait penser à quoi, les jeunes, et à ce moment-là, en réponse, grand silence, jusqu’à ce qu’un mec avec sa grosse voix réponde à David, Madame, eh oui ! s’exclamait l’animatrice culturelle, c’est le David de Michelangelo, mais ce n’était pas le David de Michel-Ange qu’on peut voir à la plage du Prado à Marseille, non, c’était la version Warhol-Basquiat, parce que l’émission, c’était une émission sur Maître Gims qui, comme il est un modèle pour les pauvres de banlieues qui sont tellement demeurés qu’ils n’ont pas le droit d’aimer autre chose que Maître Gims et la musique pour pauvres demeurés de banlieue en général, découvre Basquiat à la fondation Louis Vuitton, avant, il ne savait pas qui c’était (je me suis demandé si c’était le début d’une série Maître Gims au musée, Maître Gims à l’opéra, Maître Gims au théâtre, Maître Gims dans les pas d’Ulysse en Méditerranée, série destinée à démocratiser la culture) et qui, arrivé en Mercedes, repart avec un sac, enfin, en tout cas, c’est ce que je me suis imaginé, on ne le voyait pas repartir avec des accessoires griffés LV, mais pas les pauvres, en tout cas, non, les pauvres des banlieues, ils repartent avec le bus, et peut-être le hijab pour les femmes, ça, le reportage ne le disait pas. C’est moi qui imagine. J’ai changé de chaîne parce que, quand même, c’était très, très con, et je suis tombé sur une émission qui faisait l’éloge de comédiens qui parodiaient des paysans, et tout le monde riait parce que c’est tellement drôle de se moquer des pauvres, ceux-là, de pauvres, ils n’allaient pas au musée, non, c’étaient des pauvres de la campagne, trop vieux pour qu’un bus payé par l’État français raciste les emmène avec Maître Gims au musée capitaliste, et les comédiens se moquaient de ces gens qui, c’était en tout cas ce que montraient leurs personnages, ces gens qui n’ont pas de dents, ou alors quelques-unes seulement, mais de travers, pas comme Maître Gims, qui a les dents bien blanches et bien droites, on le voit quand il sourit à l’arrière de sa limousine, la voiture, pas la vache, la grosse Mercedes, quoi, ils se moquaient si bien de tous ces pauvres de la campagne que des gens encore plus connus que les comédiens expliquaient devant la caméra à quel point ils étaient géniaux, à quel point c’était génial de faire parler les gens qui n’ont pas de voix, à quel point c’était génial de se moquer des pauvres. C’est à ce moment-là que j’ai eu envie d’aller vivre dans un manoir au bout d’un long chemin sans issue, quelque part dans un coin perdu de la campagne bretonne, pour ne plus jamais voir ça. Mais, à vrai dire, si j’avais réfléchi deux secondes, je me serais épargné la déception de ce rêve impossible à réaliser (je suis pauvre, moi, qui ne passe pas à la télévision), en n’allumant tout simplement pas la télévision. À cette nuance près, et c’est pour les nuances que j’écris, si l’on n’aime pas les nuances, on ne devrait pas écrire, on devrait se contenter de meugler comme les vaches limousines et les autres, le monde se porterait bien mieux, à cette nuance près donc que c’est instructif la télévision, en la regardant attentivement, en ouvrant bien les yeux, pas en somnolant, eh bien, on voit l’image de l’image du monde que la société se fait et propage (la construction de la propagande, quoi). Ainsi, sur les chaînes du service public comme sur celles du privé, on pouvait voir que la télévision aime les pauvres, elle aime les pauvres comme sujet, peut-être parce que les pauvres sont le public des riches qui produisent les émissions qui passent à la télévision, et partout, à la télévision, on voit des riches qui parlent des pauvres, des riches qui ont un avis sur les pauvres, des riches qui veulent venir en aide aux pauvres, des riches qui veulent faire rire les pauvres, des riches qui veulent faire du bien aux pauvres, il y a même le pape qui passe à la télévision, un jésuite, tu te rends compte, le pape est jésuite, non mais où va le monde ? aucune idée, nulle part ? ah, peut-être, tu as peut-être raison, mais personne qui veut que les pauvres soient moins pauvres et, donc, personne qui dit à la télévision, eh ! les pauvres, éteignez la télévision, vous serez moins pauvres, enfin, peut-être pas tout de suite, mais pour commencer vous serez moins cons, et c’est quand même plutôt pas mal d’être moins con, non personne ne disait cela, parce que les riches ont intérêt à ce que les pauvres restent pauvres pour rester riches et donc les riches ont intérêt à ce que les pauvres regardent les émissions qu’ils produisent pour les pauvres à la télévision des riches. J’ai pensé à mon manoir imaginaire en Bretagne, mon château en Espagne à moi, et j’ai regretté de n’être pas né dans une famille de la vieille noblesse bretonne, mais dans une famille de pauvres, d’immigrés, de riens du tout. Si j’étais né dans une vieille famille de la noblesse bretonne, j’aurais peut-être hérité d’un beau manoir dans la campagne, là-bas, sur les terres de mes ancêtres. Mais, évidemment, Orsoni, le nom ne sonne pas trop breton. J’ai pensé aux pauvres à la télévision, et je me suis demandé comment on pouvait tolérer, en plus d’être pauvres, d’être humiliés de la sorte, comment on pouvait tolérer de se voir jeter une image aussi abjecte de soi à la gueule, ce type caché derrière ses lunettes dans sa grosse Mercedes noire avec ses immenses dents blanches parfaitement alignées, qui disait, moi aussi j’ai été pauvre, c’était cela, l’image que l’on donnait d’une vie réussie aux pauvres, on leur disait : c’est bien simple, ou bien tu deviens comme lui ou bien tu auras raté ta vie, alternative dégueulasse, d’autant plus dégueulasse que tout le monde sait très bien que la probabilité, pour un pauvre, pour un pauvre ou pour n’importe qui, en fait, mais pour un pauvre surtout, tout le monde sait très bien que la probabilité de devenir Maître Gims ou Kylian Mbappé est à peu près égale à zéro et que, donc, on condamne non seulement les pauvres à la pauvreté, mais on les condamne aussi à l’humiliation de vivre une vie ratée puisque le modèle qu’on leur impose d’une vie réussie est impossible à atteindre pour eux. Mais les pauvres, et les chiffres ne mentent pas, les chiffres ne mentent ni ne mentiront jamais, les pauvres sont là, devant l’écran de leur télévision, ou devant l’écran de leur smartphone, pour les plus jeunes d’entre les pauvres, mais personne ne revient d’entre les morts. Ô mon manoir en Bretagne, pourquoi n’es-tu qu’un château en Espagne ? Si je savais chanter, je ferais une chanson comme Maître Gims, la nouvelle poésie. Y aura-t-il, un jour, des cigales en Bretagne ? Chante, insecte, chante. Le monde ne t’écoute pas, il faut que profites de cette chance, tu sais, la chance que tu as de n’être pas écouté. Si le monde t’écoutait, il t’écraserait.