Debout, pas mangé, un café, et puis fait le ménage, notamment pour dégager mon bureau tout recouvert de livres et de poussières — mais n’est-ce pas la même chose, les livres et la poussière ? —, et puis allé faire les courses, et puis travaillé toute la journée pour écrire cet article dont je repousse l’écriture depuis des semaines, simplement une pause pour déjeuner, carotte râpée, sardines à l’huile, yaourt au lait de brebis, raisin noir, un peu de pain, un café, un peu de chocolat noir, et puis travaillé encore jusqu’à l’heure d’aller chercher Daphné à l’école, après quoi, son goûter, ses devoirs, et puis travaillé encore jusqu’à l’heure de préparer son dîner, dîner, après quoi travaillé encore, fini l’article commencé le matin, avant de lire un peu avec elle et de la coucher, après quoi, c’est le moment d’écrire mon journal. Pourtant, entretemps, j’ai reçu une réponse concernant mon essai de traduction. Enfin. Réponse négative, évidemment. Mais puis-je dire que je ne m’y attendais pas ? Non, puisque j’ai écrit ici même que c’est ce qui allait se produire. Il y a dix jours, toutefois, à la remise du prix de la SGDL, la personne qui m’avait contacté pour me proposer la traduction avant de m’écrire donc aujourd’hui pour refuser la traduction qu’elle m’avait proposée m’avait dit qu’elle n’avait pas de réserves au sujet de ma traduction. Et moi alors, recevant sa réponse, je me suis demandé : À quoi cela te sert-il de parler à tous ces gens qui parlent pour ne rien dire puisque ce ne sont pas eux qui décident, mais d’autres que tu ne connais pas et à qui tu ne parles pas ? Et tout le problème est là : j’ai quarante-six ans et je ne parle pas aux personnes qui décident mais à leurs laquais. Tout ce temps perdu, toute cette énergie dépensée en vain, tous ces jours passés à attendre pour ne même pas recevoir un coup de téléphone, rien qu’un pauvre mail d’employé de bureau planqué où, en pièce jointe, se trouve un document avec des remarques en marge de ma traduction. Comme si je pouvais bien en avoir quelque chose à faire. Comme si j’allais perdre encore un peu plus de mon temps à lire ce genre de remarques insignifiantes. Et puis, bien sûr, l’éternel « Au plaisir de travailler avec toi », ou je ne sais plus trop quelle connerie hypocrite dans le genre. Je ne traduirai plus jamais le moindre livre, je ne suis pas fait pour. Au fond, c’est vrai que je suis un mauvais traducteur, on ne peut pas dire le contraire, mais ce n’est pas cela qui m’agace, non, ce qui m’agace, c’est que tout cela, je l’avais prévu, exactement comme cela s’est produit, et ce qui me met hors de moi, c’est que j’ai agi contre mon meilleur jugement. Je peux bien me désoler de ma médiocre situation, mais je ne peux m’en prendre qu’à moi-même. Dans la foulée, j’ai écrit à Nelly que j’étais « nul à chier », je cite, mais cette déconvenue ne m’aura pas empêché de travailler, d’écrire, de continuer comme j’avais commencé, avec la même détermination, avec la même passion. Rien ne m’empêchera de continuer, d’écrire. J’ai supprimé le mail débile que je venais de recevoir, et j’ai continué de faire ce que je faisais, exactement comme j’avais commencé de le faire, exactement comme j’avais décidé de le faire. Je ne m’en suis pris à personne d’autre que moi-même. Je n’ai eu de haine pour personne. Pas même pour moi-même. J’ai ressenti de la colère, oui, mais uniquement à mon encontre parce que je ne m’écoute pas, parce que je ne me fais pas confiance, parce que j’agis en contradiction avec moi-même. On peut échouer, on peut n’être pas à la hauteur, on peut être mauvais, oui, mais on ne peut pas agir contre soi-même, on ne peut pas agir en contradiction avec soi-même. Cela, c’est une faute. Et pour cela, je suis un imbécile. Ce que je sais, aussi, c’est que je ne travaille pas assez. Je me laisse aller. J’allais écrire : « Je me laisse vivre », mais c’est précisément le contraire : « Je m’empêche de vivre », « Je m’interdis de vivre ». Hier, ouvrant le livre de Roger Kempf sur les Dandies, j’ai redécouvert combien j’aimais les livres. Et aujourd’hui, j’ai lu ce livre, et aujourd’hui, j’ai écrit cet article. Et je sais que je suis capable de cette intensité, mais la peur de l’échec ne peut pas, ne doit pas me faire renoncer à moi-même, m’empêcher de vivre. Après avoir écrit les messages que j’ai écrits à Nelly, après avoir supprimé le mail reçu sans prendre la peine d’y répondre, après avoir effacé le pdf qu’on m’avait envoyé pour traduire les neuf premières pages, après avoir mis à la poubelle la traduction de ces neuf premières pages et ce, sans y accorder la moindre importance, sans le moindre regret, sans le moindre petit pincement de quelque nature que ce soit, j’ai essayé de m’énerver, mais je n’y suis même pas parvenu. J’avais à écrire cet article que j’avais décidé d’écrire, il fallait que je continue quoi qu’il arrive. Avant de m’y remettre, toutefois, repensant à ce que j’avais écrit à Nelly — je cite : « Je n’ai jamais que des reproches, des critiques, des réserves, des insultes. 46 ans pour en arriver là… non mais quel con. » —, je me suis dit : Peut-être, oui, peut-être, mais ce qu’il y a de bien, c’est que ça ne peut pas être pire. Réjouis-toi donc, ô moi, oui, réjouis-toi, Jérôme. Et, si étonnant que cela puisse paraître, après tout ce que je viens de raconter, mais c’est la stricte vérité, je ne dis que ça : la vérité, si étonnant que cela puisse paraître après tout ce que je viens d’écrire, ce soir, écrivant mon journal, après une journée passée à lire et à écrire et à m’occuper de ma fille, oui, je suis plein de joie.