vingt-six septembre deux mille vingt-trois

Ai-je des visions ou des hallucinations ? Vois-je les choses que je vois avant de penser les choses que j’en pense ou est-ce l’inverse, est-ce que je pense des choses que je pense d’où ma vision déduit de là les choses qu’elle doit voir ? Suis-je enfermé dans mon moi ou mon moi est-il ouvert au monde ? Suis-je mon moi seul ou puis-je être le reste aussi, ce qui m’entoure, me pénètre, m’attire, m’angoisse, m’enthousiasme, me désespère ? À quoi bon ces questions ? Je n’en sais rien. Des points d’interrogation que rien ne suit sinon d’autres points d’interrogation, questions sans grande pertinence, ni franche originalité, là, tombées sous mes doigts un peu par hasard, un peu par défaut, un peu par dépit, un peu par erreur. En est-il vraiment ainsi ? Ce qui reviendrait à dire que je suis condamné à n’être que cette chose infime qui s’étend d’ici à là, et jamais rien d’autre, enfermé dans mon habitacle imperméable, monade disait-on jadis, et aujourd’hui, même plus limonade. Ce n’est pas tant que je déplore l’état des choses qui peuplent ce monde. Après tout, qu’y puis-je ? Quasi rien. Mais alors, qu’est-ce ? Peut-être, derechef, ce que j’évoquais hier, la contradiction avec soi-même, qu’on peut se tromper, mais qu’on ne peut pas agir en se niant soi-même, affirmer et nier simultanément, parce qu’affirmer et nier simultanément, c’est la sûre route vers la folie, la désagrégation totale, j’avais un mot, une sorte de néologisme, là, qui venait à la suite de l’autre, mais il m’a échappé, comme tout est fragile, tout ne tient à presque rien, cela aussi, le journal doit l’enregistrer, l’accueillir, accueillir ce qui fonctionne, pour ainsi dire, ce qui marche, tout comme ce qui échoue, manque, fait défaut, s’avère à déplorer de soi, le déchantement de soi, non, ce n’était pas ce mot-là que j’avais inventé l’espace d’un éclair, le temps d’écrire le mot, l’autre avait disparu, mais celui-là fera l’affaire, le déchantement de soi, ni chant ni soi, rien. Quand j’agis contre moi-même — ce qui n’a rien à voir avec l’akrasie dont j’ai pu parler —, quand je fais ce que je ne veux pas faire parce que je me dis que ce que je ne veux pas faire et que je m’apprête donc à faire est mieux que ce que je veux faire, je ne chante pas, c’est une autre voix que la mienne qui prend la parole, et me l’impose, la voix du monde social, la voix de l’accablement, la voix du néant. Oui, car je crois que c’est se condamner au néant que de nier sa voix au profit d’une autre, une autre qui n’est à personne, une autre qui est à tout le monde, une voix qui t’accuse, et te murmure infatigable : tu n’es pas assez bien, tu ne vaux rien, abandonne, renonce, sois comme tout le monde, ne cherche pas à être intéressant, deviens banal, oublie-toi. Et c’est ce que je fais, comment ne le ferais-je ? Double échec : échec à parler sa propre voix, échec auquel condamne la voix de l’autre qui parle à ma place, de sa parole confisque ma voix, me l’interdit, la privatise. Ai-je des visions ou des hallucinations ? À cette question, dès lors, il me semblerait que j’aie une manière de réponse, détournée certes, mais à moi, qui me soit propre, que je puisse regarder, me disant : de cela, je puis en être fier. De quoi puis-je être fier ? Non, ce n’est pas cette question que je voulais poser. Ni liste ni énumération nihiliste. Je ne veux point d’un catalogue. Je veux le flux, je veux l’énergie, je veux le feu, je veux la vie. Je vois ce que je vois, je sais ce que je vois, alors ne parle pas pour moi. Ces jours où je passe plus de temps à lire les phrases des autres qu’à composer les miennes, je n’ai pas l’impression de me disloquer, de me perdre, c’est que, malgré tout le mal qu’il m’arrive de penser de moi, tout le mal qu’il m’arrive de penser de ma vie, je ne voudrais pas d’une autre vie que la mienne. C’est de ma voix que je veux parler, pas d’une voix autre. Cela, on peut l’appeler singulier, on peut l’appeler n’importe comment, quoiqu’il soit aussi important de le nommer que de le chercher, il faut le chercher sans cesse. Écrire sans cesse, c’est-à-dire, disons, quelque chose comme écrire tous les jours, pas comme on va au travail, ni week-end, ni jour férié ni vacances ni rien, sans se laisser distraire par rien, pas même la fin du monde, si un jour je me trouvais au beau milieu d’un monde en flammes dont il ne devait rien demeurer, ni choses ni êtres ne survivant, je ne cesserais pas d’écrire pour autant, écrire ce journal. Tout à l’heure, en rentrant de ma course, dans mon cahier au bison rouge, j’ai écrit une phrase qui n’a aucune des qualités de ce que l’on « politiquement correct », comme d’aucuns disent, mais je l’ai écrite quand même, me disant : « Ce sera exactement comme une épave », parce qu’elle était simplement vraie, on pouvait lui donner des intentions en fonction desquelles cette phrase devenait « politiquement incorrecte », mais elle était purement descriptive, et cette description de la vie telle que je la vois ne m’a pas réjoui, pas plus qu’elle ne m’a désespéré, elle était là, exactement comme les choses sont là, comme cet ange Gabriel dont les ailes sont cassés (c’est un santon de Provence) se trouve là, que je peux prendre dans ma main, les choses sont là, elles sont à portée de la main, il suffit de s’en saisir, il ne faut pas avoir peur de s’en saisir, pas plus qu’il ne faut avoir peur d’agir en harmonie avec soi-même, plutôt que de se contredire toujours, agir de concert avec soi-même. Et je sens qu’aujourd’hui, depuis que je me suis assis à ma table d’écriture pour écrire, je sens bien depuis que je me suis assis à ma table d’écriture pour écrire que je pourrais ne pas cesser d’écrire, ne jamais plus cesser d’écrire, et cette possibilité ne me terrifie pas, non, elle me réjouit, elle exprime la vie. Exactement comme moi, j’exprime la vie. Je suis la vie.