trente septembre deux mille vingt-trois

Je serai le dernier Français heureux. C’est étrange comme façon de voir les choses, non ? Sans doute, mais elle me convient. Non que j’aie envie d’être numériquement le dernier, mais plutôt parce que, dussé-je compter pour le dernier Français heureux, je le serais volontiers. Ce matin, quand je suis allé jusqu’à l’Hôtel de Beaune, sis au numéro 7 de la rue du Regard, pour y voir la demeure où Chateaubriand a vécu de 1825 à 1826, et qui se trouve aujourd’hui être le siège social de PRO BTP, le groupe de protection sociale du bâtiment et travaux publics, il y a une plaque de l’autre côté du porche, symétrique à celle qui indique la présence de Chateaubriand en ces murs, cela ne m’a pas découragé, j’ai trouvé la rue si belle que je me suis dit que, si jamais j’y trouvais un grand appartement, je serais disposé à y finir mes jours, avec Nelly, bien sûr, lui ai-je écrit dans un petit message que je lui ai envoyé et, sans que je comprenne très bien pourquoi elle ne m’a pas abattu, la très faible probabilité pour que nous trouvions un grand appartement où finir nos jours dans cette rue, principalement pour des raisons financières, ne m’a pas abattu. J’ai remonté la rue du Cherche-Midi où j’ai croisé Gérard Depardieu, tout de noir vêtu, baskets noires, pantalon de jogging noir, chemise noire, qui tenait un balai entre ses mains et était occupé à discuter avec le chef du restaurant qui se trouve à côté de chez lui. Cette saynète, quoiqu’improbable, m’a paru si normale qu’une fois de plus en quelques instants  à peine au cours de cette matinée d’automne, j’ai été gagné par un sentiment de réelle félicité, qui aurait pu se traduire en une phrase : « J’aime Paris », laquelle phrase ne signifiait pas littéralement ce qu’elle signifiait, du moins pas exclusivement, mais : tout est bien, la vie est belle, et je suis heureux. Et que non, à prendre les choses au sens propre sous l’enveloppe duquel elles se livrent à nous qui n’avons pas de pitié pour elles, non, que tout ne soit pas bien, et que la vie ne soit pas belle, non, cela n’a pas entamé mon bonheur. Ce n’est pas à ce moment-là, c’est un peu plus tard, après le déjeuner, quand je suis de nouveau sorti me promener, parce que j’avais besoin de prendre l’air, parce que j’avais besoin de bouger, que j’ai pensé que je serai le dernier des Français heureux, non que la France (j’abuse de cette figure de style en « non que… mais… », mais tant pis) et les Français me donnent effectivement des raisons d’être heureux, mais peut-être aussi pour cette raison que la France et les Français me donnent des raisons de ne l’être pas, et que moi, je me dis, que c’est imbécile, certes tout est dégueulasse, mais c’est à cause de nous que tout est dégueulasse, les choses ne sont pas ainsi en soi, c’est nous qui les rendons telles, les façonnons à notre image de tristes gens dégueulasses, querelleurs et niveleurs, qui ne savons plus regarder le ciel et dire : « C’est beau » ni ouvrir un livre et dire : « C’est bien. » De l’autre côté du boulevard, en plus des marchands de kebabs et de sandwichs américains qui pullulent à droite et à gauche de ce côté-ci du boulevard, à croire que les gens ont la passion de manger avec les doigts, sorte de régression post-moderne vers une espèce de préhistoire culinaire, un restaurant, ou quelque échoppe qui en tient lieu, est en train de s’ouvrir, le Mont’Frenchy où, sans vouloir surinterpréter pour faire le malin, on aurait toutefois tort de ne pas voir une image de ce que la France est en train de devenir. Comme ces linguistes qui mettent à l’index les expressions telles que « niveaux de langue », lui préférant l’administrative locution « registres de langue », pour ne pas faire de hiérarchie, des fois que quelqu’un ait l’idée saugrenue de prétendre que la langue de Saint-Simon est supérieure aux borborygmes de nos contemporains illettrés, nous fabriquons une civilisation qui flotte sur le néant que laissent les ruines de ce que nous saccageons au nom du profit et de notre fausse bonté. Sauf que je n’ai pas de larmes à pleurer, pas pour cela, tu vois, et c’est sur cette absence de larmes, peut-être, que se fonde ma nouvelle folie : être le dernier Français heureux. Sanctus Hieronymus dixit.