Si les animaux le pouvaient, se prendraient-ils en selfie ? C’est ce que je me suis demandé en voyant cette jeune femme le faire avec son chien. Elle était là, assise à l’ombre d’un arbre sur l’herbe fraîche, par la belle après-midi d’un dimanche de notre éternel été. Et je pourrais en jurer, quand elle a pris le cliché, j’ai vu le chien poser. Quelques instants plus tôt, c’était un jeune homme qui trottinait derrière le sien avec le sac plastique rempli de ses déjections à la main. Cette passion pour les matières fécales animales de l’humanité occidentale tardive, laquelle ne se reproduit presque plus mais voue un culte inédit aux bêtes qui vont à quatre pattes (chien, chat, et caetera), on hésite à chercher à savoir ce qu’elle veut dire exactement : dans notre désir d’extinction, expions-nous les fautes que nous nous imputons en nous faisant les laquais d’êtres privés du langage ? Probable. Mais certain ? Non, je ne le crois pas. C’est peut-être toujours le même fantasme qui s’exprime par tous les moyens : être sans langage, que cette aphasie soit l’au-delà du langage, l’inexprimable, l’indicible, ou l’avant le langage, l’enfance de l’infans, qui ne parle pas encore. Les animaux domestiques sont les enfants dont l’humain nullipare rêve en public : comme ils n’accèderont jamais au langage, ils resteront toujours sous la dépendance du maître dont ils auront toujours besoin, maître qui a beau jeu de se proclamer l’ami de qui ne peut pas, par nature, lui répondre. Inéducable, mais dressable — dans son immense bonté, l’humain n’oublie pas de se faire obéir —, l’animal domestique ne s’émancipera jamais, il ne fera jamais de son maître la victime de son ingratitude, il sera toujours là, la langue d’autant mieux pendante qu’elle ne dit rien, à attendre qu’on le nourrisse, qu’on le sorte, qu’on ramasse après qu’il a fait ses besoins. Plus encore que le chat, qui évoque encore des images sataniques, le chien est la parfaite image de l’humanité occidentale tardive ; on le conseille mieux aux gens trop mous, trop gros, trop vieux, trop usés ou trop paresseux pour faire du sport, c’est dire si les choses sont bien faites. L’humain tardif de l’Occident trouve ainsi dans l’animal domestique cet être dont la gratitude ne cessera qu’avec sa vie même, l’image parfaite de lui-même, sorte de saint sans religion, sans culte ni rite qui excède la quotidienneté banale de la routine. Pour l’humain occidental tardif, l’histoire s’achèvera sans doute dans sa relation avec l’animal domestique : la vie de ce dernier, plus courte que la nôtre, s’épuise dans la répétition ne varietur des mêmes gestes, des mes actions. C’est l’éternel retour du même à l’échelle microscopique de l’appartement, du jardin public, de la promenade postprandiale dans le quartier. La vie petite mais heureuse est devenue le rêve accompli, et à peu de frais, d’une humanité fatiguée d’elle-même, que sa mission civilisatrice a épuisé et qui ne croit plus en grand-chose, en tout cas pas en elle-même. Sachant cela, qui n’aurait envie de hurler, à la lune, à la voiture au passant qui passe, à n’importe quoi ?