deux octobre deux mille vingt-trois

Du doigt, je caresse la pointe du sein droit d’Anne-Sophie. Chasteté relative, je ne franchis pas la frontière du tissu. Et puis, je lui demande : « Je peux t’embrasser ? » Les lèvres se préparent à. Quand je me dis : « Mais je n’ai jamais caressé la pointe du sein droit d’Anne-Sophie. » En rêve, oui. Je dors. Si seulement j’avais su alors ce que je sais maintenant. Quelle idée imbécile : cet apprentissage, c’est la vie. Et cette dernière remarque aussi est imbécile. Tout est-il donc imbécile ? Ai-je rêvé, adolescent, que je caressais les seins d’Anne-Sophie ? Oui, ils me fascinaient, j’en avais envie. Mais je ne l’ai pas fait. Je n’ai pas osé. C’est ainsi. Et, même en rêve, je ne réalise rien. Pourquoi ai-je rêvé que, du doigt, je caressais la pointe du sein droit d’Anne-Sophie, cette nuit ? Imbécile encore, cette question : je n’en ai pas la moindre idée. Et même si je le savais, qu’est-ce que cela changerait ? Depuis combien d’années n’ai-je pas revu Anne-Sophie ? Cette question n’interroge-t-elle que l’âge ? À présent, je puis répondre à la question que j’ai posée à l’instant : « Tout est-il donc imbécile ? » Aujourd’hui, Daphné a huit ans. Et je me souviens parfaitement des événements qui ont eu lieu il y a huit ans. Des heures avant et des jours après, tout est parfaitement clair comme si rien ou presque, rien qu’un peu d’air, rien qu’un peu de poussière, rien ne me séparait de ce temps-là. L’âge, qu’est-ce ? Le sentiment du temps, la conscience d’un certain écoulement ? J’ai déjà raconté, ce me semble, comment, revenant vivre à Paris, à l’adresse même où nous demeurions quand Daphné est née, mais de l’autre côté de la cour intérieure, dans cet appartement dont trois fenêtres donnent sur le boulevard, il m’avait semblé que tout ce qui distinguait la personne que j’étais alors de la personne que je suis aujourd’hui se trouvait là, dans ces quelques mètres à peine qui séparent un bâtiment de l’autre. Et le fait que je ne puisse plus traverser la cour intérieure et gravir les marches jusqu’au deuxième étage pour rentrer chez moi, ce fait inscrit tout le temps qui a passé dans l’espace. Un espace réduit, un petit cube plein d’air qui resterait muet pour quiconque ne décèlerait pas, à travers lui, tout ce que j’y vois moi, toute la vie que j’y trouve. Mais les souvenirs ne devraient pas nous attacher au passé, ils devraient bien plutôt nous en libérer : avec eux, c’est tout le temps écoulé que nous portons avec nous, ce temps qui ne nous quitte pas, mais nous accompagne, nous enveloppe. Et si jamais ils nous étouffent, ce n’est pas à eux qu’il faut s’en prendre, dans le dessein barbare de récrire le passé, mais à nous, qui n’avons pas appris à vivre, qui n’avons rien appris du tout. J’aime à croire que j’apprends quelque chose, que je suis meilleur aujourd’hui que je ne l’étais hier, mais est-ce bien sûr ? Et que faire de cette incertitude ? L’accepter sans doute, elle aussi, pour ce qu’elle est : la réponse psychologique à l’indétermination de toute chose. Et, puisque l’indétermination est dans les choses mêmes, apprendre à vivre — bien vivre —, pour en donner un aperçu peut-être un peu rapide, un peu facile, ne serait-ce pas accepter l’incertitude sans en concevoir nulle angoisse ?