trois octobre deux mille vingt-trois

Dans quel trou sombre et froid de la conscience ou de l’univers (*) faut-il être tombé pour ne pas appeler un enfant et lui souhaiter un joyeux anniversaire le jour de son anniversaire, pas même lui écrire un petit message, rien ? J’aimerais dire ou croire que je ne sais pas, mais ce n’est pas vrai, je le sais très bien, ce trou sombre et froid de la conscience ou de l’univers, c’est le monde normal, la réalité dans laquelle les gens vivent. J’aimerais ne pas savoir, mais je me refuse à vivre dans l’illusion. Alors je regarde, alors je sais, alors je suis désespéré, alors je me lamente, alors j’écris. Pourquoi est-ce que les gens préfèrent ce qui est laid, veule, abject, pourquoi s’entêtent-ils dans la bêtise, la mesquinerie, la médiocrité ? Ne sont-ils capables de rien d’autre ? Rien que cette immuable nullité ? Au numéro 49 du boulevard, depuis des jours et des jours, des hommes s’acharnent à faire des travaux dans une espèce de petite boutique enclavée entre une porte de garage et une porte d’immeuble où depuis des années et des années se succèdent avec toujours la même absence absolue de succès commercial des enseignes qui vendent des trucs immangeables, tour du monde de la malbouffe, de la Bretagne au Vietnam en passant par la Réunion et puis l’avenir proche nous dira quoi encore. Pourquoi ? Il en faut de la détermination pour faire le mal, pour enlaidir le monde, faire du bruit et salir encore, dégrader les choses, vendre des sous-produits de consommation courante à des gens qui sont déjà en surpoids, imposer son image et sa conception du monde brutale et crasse à des gens qui n’ont rien demandé, casser, frapper, couper, taper, battre, avec un acharnement qui semble enraciné au cœur de l’humanité, affirmer sa présence en rendant le monde plus laid qu’il ne l’était précédemment. Il faut aimer détruire pour s’obstiner ainsi, investir temps et argent à rendre le monde moins bon, moins beau, moins intéressant. Moi qui suis parfaitement étranger à ce genre de sentiments, ou plutôt à cette absence de sentiments, moi qui suis trop sentimental, au contraire, je regarde tout cela avec les yeux qui étaient les miens, déjà, quand j’étais enfant. Et tout comme je comprenais alors, je comprends aujourd’hui. Et parfois, oui, j’aimerais mieux ne pas comprendre, j’aimerais mieux ne rien savoir, mais pour mon malheur, je sais, pour mon malheur, je comprends, et je regarde ce monde que je comprends, ce monde que je connais, je regarde la hargne avec laquelle les hommes, les hommes et les femmes, c’est-à-dire, font en sorte de le rendre moins beau et moins bon pour servir ce qu’ils s’imaginent être leurs intérêts, quel désintérêt du monde, me dis-je, et oui, c’est vrai, je me lamente parce que je me sens désespéré, j’aimerais mieux ne rien voir, j’aimerais mieux n’être pas là, mais où faudrait-il être pour ne pas le voir, pour ne pas le savoir, pour ne pas avoir à le subir ? et la réponse aussi, la réponse, je la connais, elle est simple comme la langue qui coule entre mes doigts quand j’écris : nulle part. Je sais dans quel trou sombre et froid de la conscience ou de l’univers il faut être tombé pour ne pas faire signe à l’enfant qui fête ses huit ans. C’est le trou sombre et froid où tombe qui hait la vie, qui s’emploie par tous les moyens à y mettre fin, la raccourcit, veut en finir avec la vie parce qu’il ne sait pas en finir avec la haine qui est la sienne. C’est le trou sombre et froid où tombe qui, ne sachant pas inventer sa vie, préfère la salir, l’enlaidir, la détruire. C’est le trou sombre et froid où tombent les êtres humains. Et il n’a rien d’extraordinaire, ce trou sombre et froid, non, il est tout bêtement ordinaire, il est tout simplement banal, il est tout simplement normal. C’est là que, n’y prêtant pas attention, tout le monde finira par tomber. Et la vie de finir mal, infiniment mal. 

(*) Note. — Je pense que la conscience et l’univers sont une seule et même chose : la conscience est ce par quoi notre corps fini se met en relation avec l’univers, lequel est infini ou potentiellement infini.

Note (sans appel cette fois). — J’avais écrit tout à fait autre chose pour commencer. Une manière d’aphorisme qui se trouve encore sous la ligne où j’écris au moment où j’écris mais que je vais copier, après avoir écrit cette note sans appel, dans mon cahier au bison rouge parce que je n’ai pas renoncé à cet aphorisme, non, mais quelque chose m’a porté ailleurs. Je sais que, dans une certaine mesure, l’aphorisme en question est plus intéressant que les lignes que je viens d’écrire, il a une portée universelle, comme on dit, ou du moins, c’est dans cette direction qu’il tend. Et (je viens de le relire), je crois en ce que j’ai écrit, mais écrire, penser, ce ne saurait être fait uniquement de pensées abstraites enchaînées les unes à la suite des autres auxquelles on donne un air de vérité pour s’assurer que, si toutefois l’on ne prend pas le pouvoir, on a tout de même raison, l’avenir le prouvera. Ce qui tombe toujours assez bien puisque soi-même, l’avenir auquel on pense disant cela, on ne le verra pas. C’est toujours une possibilité, en effet, de ne lire dans ce journal que ce que l’on a envie d’y lire, d’en faire une sorte de traité de philosophie saupoudré de notations intimes, ou l’inverse, en fonction de ses préférences personnelles. Mais alors, pour paraphraser une formule de Morton Feldman, on me lit avec ses yeux à soi, et pas mes yeux à moi. Mes yeux à moi voient tout cela. Moi, j’embrasse tout cela parce que, au fond, malgré toutes les différences qui existent entre les niveaux, les genres, les registres, les domaines, les champs, mon Dieu, que sais-je encore ? malgré toutes les différences, la vie, enfin, la vie, la mienne en tout cas, ma vie embrasse tout cela, ma vie est l’embrassement de toutes ces nuances, de toutes ces différences, de toutes ces distinctions. Et maintenant, je peux copier mon aphorisme dans mon cahier.