Palinodies. — L’époque n’est pas aux esthètes. Il faut se vendre et, pour ce faire, tout déballer, confesser, témoigner en public de la minorité à laquelle on s’identifie, avec qui l’on couche, et surtout comment, dans les détails, sans rien occulter, position après position, égrainer l’ivraie des partenaires, et puis faire l’état des lieux de comment ça va avec papamaman ? et ton psy il en pense quoi ? et comme antidépresseurs, tu prends quoi, toi ? Pour qui n’en prend pas, des antidépresseurs, on le comprendra, les temps sont rudes. Furent-ils jamais bons pour les esthètes ? Probablement pas. Mais, au moins, le XIXe siècle eut la décence, reste d’aplomb, de dignité, de tenue d’un autre temps, déjà, oui, déjà d’un autre temps, la décence, dis-je, en un mot, d’intenter un procès aux Fleurs du mal de Baudelaire, — et de le gagner. Épaves dans la mer de merde de la littérature. Aujourd’hui, vers la fin du premier quart du XXIe, qui donc ne fait que commencer, frissons glaçants d’angoisse à cette idée, à l’heure où tout se compte, les esthètes n’ont même plus la chance d’être frappés d’indignité nationale, on se contente de ne pas les acheter. Invendables. La société les met au ban par indifférence, par passion de la normalité, par culte du lucre, vrai monothéisme de l’Occident. Un peu avant de me faire ses réflexions qui, pour moi, sont intimement liées à celles qui vont suivre à présent — quand même cela ne le semblerait pas, pour moi, c’est évident —, sans les relire, j’ai songé aux pages que j’ai écrites sur l’Italie, avant l’été, et je les ai trouvées bien ridicules. Je me suis fait l’impression — c’est-à-dire : je me suis vu littéralement ainsi —, je me suis fait l’impression d’une espèce de petit-bourgeois qui, le ventre bien plein, éructe contre qui l’a rempli. La vérité, et le plus sobrement du monde je le dis, la vérité est beaucoup plus simple que toutes les contorsions intellectuelles auxquelles j’ai pu me livrer dans ces pages indigestes et donc, quoiqu’on ne puisse plus ne pas le taire désormais sans passer pour un réactionnaire arriéré, tant pis, dès lors, donc, je suis français. Un point, c’est tout. C’est la langue française qui me berce depuis l’enfance. C’est cette langue dans laquelle j’ai appris à lire, à penser, à rire, à pleurer, à aimer. C’est cette langue que j’écris. Et, malgré quelques maigrichonnes tentatives pour m’en séparer, ne conçois d’écrire dans aucune autre. Ce qui, soit dit en passant, n’empêche pas le rapport aux autres, bien au contraire, à toutes les autres langues de la terre, mais toujours sous l’espèce de l’altérité. Chose que le désir d’indifférenciation de notre temps ne peut que méconnaître. Et raconter n’importe quoi. Mais, c’est une autre question. Au fond, de vraie minorité, il n’y a que la mienne, esthète, tout seul sur mon île déserte où, un peu trop souvent à mon goût, je m’ennuie. De ses rives lointaines me parviennent les échos de la vraie vie. Là-bas, c’est la grande nuit. Et malgré leur perpétuelle canicule, les gens meurent de froid.