cinq octobre deux mille vingt-trois

Le 21 janvier 1743, Marie-Gabrielle de Durfort de Lorge, duchesse de Saint-Simon et épouse du duc, décède. Ce jour-là, après avoir noirci une ligne de son manuscrit de larmes et de croix, Louis de Rouvroy, son mari, interrompt pour l’unique fois en dix ans (1739-1749) la rédaction de ses mémoires. Il ne les reprendra qu’au mois de juillet de la même année. Dans son testament, en 1754, il prendra concernant son inhumation les dispositions que voici : « Je veux que de quelque lieu que je meure, mon corps soit apporté et inhumé dans le caveau de l’église paroissiale dudit lieu de La Ferté, auprès de celui de ma très chère épouse, et qu’il soit fait et mis anneaux, crochets et liens de fer, qui attachent nos deux cercueils si étroitement ensemble et si bien rivés, qu’il soit impossible de les séparer l’un de l’autre sans les briser tous deux. » Liens sacrés, et éloquents quant à l’homme, qui décèdera l’année suivante, le 2 mars 1755. « De larmes et de croix », cela ferait, je crois, un beau titre de livre, sur l’amour, le désespoir, le néant de l’existence, les liens sacrés, et ce qu’il demeure de la beauté du monde. Peut-être que j’y pense à cause des Larmes et des saints, le premier livre de Cioran que j’ai lu. On peut consulter la page du manuscrit de Saint-Simon sur le site de la Bibliothèque Nationale de France. Cette page, je l’ai téléchargée et je l’ai glissée dans un dossier sur mon disque dur que j’ai intitulé, fort logiquement, « Saint-Simon. » Elle porte le numéro 1153 et, à cette époque-là, Saint-Simon narrait les événements qui s’étaient déroulés en 1711. Qui la regarde ne peut pas n’être pas gagné par une grande émotion à la vue de ces petits signes étranges, pas plus gros que des lettres, qu’interrompt seulement une croix, et puis reprennent, jusqu’à la fin de la page. Quand j’ai commencé à écrire ces lignes, c’est le moment que le ou les voisins du dessus, je n’ai pas vraiment envie de le savoir, ont choisi pour inonder le monde, ou du moins l’étage où je me trouve réfugié, recroquevillé dans mon lit, pour écrire, de leurs infrabasses immondes. L’ordinaire du monde est immonde, c’est tout ce que je trouve à en dire. Il semble tout faire pour s’opposer à la vie, à la concentration, à la paix, au plaisir que l’on peut bien trouver à regarder une page d’un manuscrit autographe vieille de deux-cent quatre-vingts ans. Il ne faut pas sa battre contre l’immondice du monde, tout combat est perdu d’avance, mais cultiver ce qu’il demeure de la beauté du monde et essayer, autant que faire se peut, d’en apporter un peu, d’inventer quelque chose qui ne soit pas totalement répugnant. L’émotion que je ressens à regarder la page du manuscrit, c’est surtout l’attachement du duc à son épouse qui en est la cause, geste noble qui signe l’impossibilité du détachement. Et si l’œuvre reprend, parce qu’il faut bien la mener à sa fin, tombeau pour un amour, quant à lui, le deuil est interminable.