Parfois, écrire semble dérisoire, insignifiant. Que pèsent quelques faibles phrases face à la barbarie ? De quelle force pouvons-nous nous enorgueillir quand une balle seule suffirait à nous faire taire, mortellement et aussi simplement qu’on claque des doigts, presque sans le moindre effort, dans l’indifférence silencieuse de l’univers ? Et pourtant, c’est ici que je veux en venir, il faut écrire ; c’est ce qui sauve de la barbarie. Non pas protège contre elle, il n’y a pas de protection contre la barbarie, elle est universelle et le progrès est sans effets sur elle, mais la rachète, rédime qui se laisse conquérir par elle. Le monde est l’ensemble des ruines à venir. Je voudrais qu’il en fût autrement mais je sais qu’il en est ainsi, qu’il en sera toujours ainsi —l’utopie de l’avenir est une illusion —, et que la tristesse qui me gagne, m’envahit, prend le contrôle de moi, cette tristesse n’est pas le signe que je suis faible — exactement comme les phrases, en effet, les larmes sont sans poids face à la barbarie —, mais la marque que j’ai encore quelque chose d’humain. Et que ce quelque chose est la meilleure part de ce que je suis, de ce que nous sommes. Ce n’est pas le monde qui est révulsant, mais ce qu’en fait qui le peuple. Il y a une dignité de la tristesse — n’est-ce pas ce que j’ai dit, hier au dîner, à C. ainsi qu’aux autres ? Ou, pour dire la chose autrement, la tristesse nous élève à la dignité de la conscience du monde, de la conscience de la réalité de l’univers, un univers qui n’est pas fait pour nous, qui n’est pas destiné à nous accueillir, mais où il faut que nous trouvions notre place, où il faut que nous fassions une terre à notre mesure. Et puis, oui, peut-être qu’écrire est dérisoire, mais exactement comme la tristesse, écrire me semble digne. Qui serait assez inhumain pour renoncer à la dignité ? À dire le vrai ? N’importe qui.