Fais quelque chose de ta vie ! M’étant entendu dire cela, hier, pour la énième fois de ma vie, j’ai arrêté de compter les fois, mais celle-là n’était pas différente des autres fois, peut-être un peu plus explicite, oui, peut-être, mais au fond pas différente des autres fois, cette fois, m’étant entendu dire cela, j’en ai déduit que non, les livres écrits (dieu sait combien), les livres publiés (huit en tout), les millions de signes noirs écrits (4191235 signes pour ce seul journal, ce jour exclu du décompte, je viens de les compter sur mon traitement de texte pour être sûr de mon compte), les chapitres du nouveau livre commencé la semaine dernière (quatre), rien de tout cela n’était quelque chose, tout cela, ce n’était rien. Et je me suis fait remarquer, en outre, que si, d’aventure, en lieu et place de cette vocation d’écrire qui est la mienne, j’avais un métier normal, avec un salaire normal, un sale air normal, si je baisais avec des inconnues que j’aurais péchoes sur dieu sait quelle application à cette fin conçue, et si j’écrivais des petits poèmes pendant le temps que cette vie dont je ferais quelque chose me laisserait de libre, et si je parlais de tout cela à mon psy, et si je lui disais tout ce que je ferais de ma vie si je faisais quelque chose de ma vie, les petits poèmes que j’écrirais pour me sentir moins vide, moins insignifiant, et combien les chiens, ou les chats, les chiens ou les chats, combien ils combleraient le vide de ma vie, parce que je ne trouverais personne avec qui faire un enfant, ni la psy ni personne, en vérité, personne n’oserait dire que je ne ferais rien de ma vie, qu’il faudrait que je fisse quelque chose de ma vie, on me prendrait en pitié, peut-être, peut-être pas, on dirait Il a un travail, mais c’est difficile la vie, la vie, ce n’est pas facile, mais il essaie, il se bat, il en faut du courage pour faire quelque chose de sa vie. M’étant entendu dire qu’il faudrait que je fasse quelque chose de ma vie, j’ai eu envie de creuser un trou profond et, au fond de ce trou, de m’enterrer, parce que, au fond, c’est là qu’est ma vraie place, au fond d’un trou où personne ne pensera plus à moi, où personne n’aura plus rien à dire de moi, où je n’existerai plus pour personne. Le trou dans lequel j’ai pensé m’enterrer n’était pas un trou littéral, je suis allé sur le site de pôle emploi et, sur le site de pôle emploi, j’ai cherché des emplois qui ne demandaient aucune qualification dans les trous les plus perdus possibles de la France et il y en avait, aide à domicile, par exemple, est un emploi qui ne demande aucune qualification que l’on peut exercer dans les trous les plus perdus des recoins les plus perdus de la France, j’ai oublié jusqu’au nom de ces lieux improbables, et je me suis dit que je serais bien mieux ainsi, dans ce trou perdu, enterré dans ce trou perdu, tout seul, un appartement d’une seule pièce, une salle de bains et une cuisine, suffirait largement à mes besoins, une table, une chaise, un lit, des murs pour y ranger mes livres, et rien d’autre, rien d’autre dans ma vie, dont je ferais alors quelque chose, rien dans ma vie que je serais libre alors de gâcher comme je l’entends, de rater comme bon me semble. Au lieu de cela, je me suis contenté de regarder Quatre mariages et un enterrement, je ne sais pas si j’avais déjà vu Quatre mariages et un enterrement, je ne le crois pas parce que je me souviens très bien m’être dit, il y a quelque temps de cela, dans un moment de désœuvrement, Tiens, je regarderais bien Quatre mariages et un enterrement, pourquoi Quatre mariages et un enterrement et pas un autre film, cela, je n’en sais rien, c’est ce que je me suis dit, c’est tout, et donc, hier au soir, au lieu de m’enterrer dans le trou de mon existence future, j’ai regardé Quatre mariages et un enterrement, mais cela ne m’a pas réconcilié avec la vie, non, je me suis senti en quelque sorte floué par la vie, en comparaison de laquelle la vie des ces gens beaux et sensibles et drôles et intelligents et passionnés et riches et qui font tous quelque chose de leur vie est parfaitement stupide, parfaitement vide de sens, dépourvue de la moindre pertinence, déprimer à cause de Quatre mariages et un enterrement, me suis-je dit alors, ce n’est pas exactement commun, mais ce n’est pas cela qui sauvera ma vie, non, c’est d’être commun qui sauvera ma vie, c’est d’être comme tout le monde qui sauvera ma vie, mais cela, j’ai beau essayer, je n’y arrive pas, depuis des années, des décennies, depuis que je suis né, peut-être, j’essaie d’être comme tout le monde, mais je n’y arrive pas, alors je n’ai pas beaucoup d’amis, aucun succès, et tout le monde finit par m’en vouloir parce que je ne vis pas la vie qu’il faut vivre, parce que je ne vis pas la vie que tout le monde vit. Dans Quatre mariages et un enterrement, s’il y a des rires, des cris, des larmes, des coups, des morts, des drames, il y a une question qui n’est jamais posée, c’est celle du sens de la vie. Et je pense que c’est cela, une vie normale, une vie dans laquelle jamais le sens de la vie n’est posé, en tout cas pas en dehors des conditions autorisées par la société. On peut ainsi se demander si l’on est fait pour le mariage, mais on ne peut pas se demander si la vie, en tant que telle, si la vie, en tant qu’elle est vécue, simplement vécue, mérite d’être vécue, simplement vécue. Cette question, pourtant, c’est celle qui fait que je me suis assis un jour devant une feuille de papier sur laquelle j’ai couché des signes que je ne comprenais pas forcément, celle qui fait que, depuis, je n’ai cessé de m’assoir devant une feuille de papier pour y coucher des signes, question qui fait que, tous les jours qui me sont donnés de vivre, je m’assois devant mon ordinateur portable, mon carnet, n’importe quoi, et j’écris, j’écris ce journal, j’écris des livres, j’écris des phrases, j’écris n’importe quoi. Or, c’est cette question qui est irrecevable. Le paradoxe, c’est que, si je ne faisais rien, absolument rien de ma vie, personne ne viendrait me dire : Fais quelque chose de ta vie ! Qui, sinon un monstre d’inhumanité, s’arrêterait devant un sans domicile fixe sans papiers pour lui crier : Allez, lève-toi, debout, fais quelque chose de ta vie ! Qui, sinon un monstre de bêtise, se planterait devant un livreur Uber, et lui dirait : Mais bordel, tu vas faire quelque chose de ta vie ! Qui, sinon un ahuri fini, arrêterait une star de la télé dans la rue et lui dirait : Mais quand est-ce que vous allez finir par faire quelque chose de votre vie ! Et personne, non, personne, même le dernier des abrutis, n’aurait l’idée de dire à l’homme le plus riche de la terre, Bernard Arnault ou son confrère : Dites donc, mon petit père, vous ne voudriez pas faire quelque chose de votre vie ? Mais à moi, oui.