dix-neuf octobre deux mille vingt-trois

Toujours les frissons. Et n’est-ce pas moi qui me les cause à moi-même, ces frissons ? Je parle tout seul. Que je me parle à moi-même, faute de quelqu’un à qui parler, ou que je lise à haute voix tout ce que j’écris, accroisse le sens amené en écrivant en lisant, relisant, écrivant de nouveau, et ainsi de suite. Les frissons, est-ce moi qui me les cause à moi-même, alors ? Et ne serait-ce pas excès de prétention que de le croire ? Au départ, j’avais décidé de ne pas dire un mot du livre des visions, me disant, manière de superstition, qu’il fallait qu’il demeure secret, et peut-être est-ce vrai, me disant aussi que, si l’écriture devait avorter, j’aurais l’air ridicule, et qu’il valait mieux tout cacher. Et peut-être, cela aussi, est-il vrai. Mais qui peut prétendre n’avoir pas l’air ridicule ? Qui peut s’enorgueillir de ne pouvoir être tourné en dérision ? Nous nous tenons debout quand tout le monde tombe mort. Est-ce que nous faisons semblant alors ? Semblant d’aller bien. Semblant d’aller, tout simplement. Semblant de pouvoir aller, tout simplement. Le livre des visions, je crois que j’ai commencé de l’écrire pour ne plus me tenir debout, mais couché aux côtés des morts. Lesquels morts, pourtant, auraient pu me sembler étrangers. Ne sommes-nous pas, en effet, tous autant que nous sommes, étrangers les uns aux autres ? Mais les morts ne me sont pas étrangers, non, nulle mort ne m’est étrangère. La mort est ma semblable. La mort est ma sœur. La mort est ce qui m’attend. La mort est mon destin. Le livre des visions aurait-il pu s’appeler le livre de morts ? Peut-être, oui, ou peut-être pas. Qu’importe. J’ai commencé ce livre pour me coucher vivant dans la tombe des morts, pour coucher dans le lit de la mort, pour ne plus laisser seuls les morts ; idée folle, peut-être, impossible à concrétiser, sans doute, mais la littérature, enfin, la littérature, quelle bouffonnerie, la littérature, non, pas la littérature, il faut se moquer de la littérature, mais écrire, écrire, n’est-ce pas justement destiné à rendre possible l’impossible, permettre de l’envisager, à défaut de le rendre réel, au moins en inventer la possibilité ? Toute écriture est fantastique, sinon, elle n’a rien à dire, elle ne provoque pas la réalité, elle ne la défie pas, elle s’y conforme, la laisse lui donner sa forme, la conforte, la renforce, cause plus de mal encore qu’il n’y avait de mal, avant. Toute écriture est fantastique. Ou sinon, mieux vaut le silence. C’est parce que je n’avais rien à dire que j’ai commencé à écrire. Rien à dire à personne sur rien, ou alors des secrets, des complots, des confessions, des mots d’amour en tête-à-tête. Qui écrit ne s’adresse à personne, ouvre l’écriture à tout le monde, même qui n’existe pas encore, surtout qui n’est pas né encore. Temps tristes et terribles qu’on gâche, gaspille, abîme toujours un peu plus en étant réaliste. Le réalisme rassure. Fait accroire aux bonnes gens qu’il n’y a rien d’autre que leur existence, que toute la réalité s’y borne. Le réalisme a confiance en lui-même, il avance ses certitudes comme les chars d’une armée trop puissante. Il aime la violence. Quand il feint de s’offusquer de la violence, en réalité, il s’en délecte. Il jouit de la fange dont il fait sa matière. Illusion du matérialisme, illusion du réalisme, illusion de la réalité, dont la limite n’est que notre esprit borné, gavé de préjugés qu’on inculque à grands renforts de théories poisseuses, grosses de leur difformité, tout est exagéré, et tout s’avère tellement laid. Se complaire dans la laideur, non pas la décrire avec passion, avec compassion, mais en jouir, c’est le défouloir de tous les violents trop bien élevés ou trop lâches pour passer à l’acte. Tout finit par se confondre, il n’y a plus nul relief, et l’on s’effondre grassement. Tout écriture est fantastique, qui croit au hasard, à la contingence et à la nécessité, qui n’en a pas fini avec la vérité, n’en a pas fini avec la beauté, cherche inlassable quelque chose à dire, doute toujours de trouver un jour. Est-ce un inventaire ? Oh, oui, tu as raison, oui, en voilà assez.