Le faux s’avère. Et, avec cet avèrement, c’est la possibilité même de croire quelque chose, de se fier à quelque chose, qui est niée. Or, ce scepticisme radical n’est pas ce qui permet de construire la connaissance en la purifiant de l’erreur, comme c’était le cas dans l’ancien système cartésien d’élaboration de la connaissance, mais le processus constant par lequel la certitude et l’erreur deviennent un seul et même contenu, le vrai et le faux deviennent des indiscernables. Qui pourrait encore se risquer au positif quand l’affirmation, encore qu’elle ne la contienne ni essentiellement ni implicitement, appelle la négation comme sa nécessaire réponse en un dialogue absurde et vain ? Qu’entre tout ce qu’il est possible de penser, entre tout ce qu’il est possible d’affirmer ou de nier, un signe égal puisse être interposé, voilà qui réduit la faculté de penser à une simple activité parmi d’autres, n’ayant pas plus de valeur ni de signification que les autres. Dans ses fragments parmi les plus célèbres, entre le roseau connaissant, qui sait qu’il meurt, et l’effrayant silence des espaces infinis, Pascal a placé sa conception de la dignité de la personne humaine : « Toute notre dignité, écrit-il, consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il faut nous relever, et non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser. Voilà le principe de la morale. » Ce qu’avait compris Pascal au chef de son projet apologétique, c’est qu’une morale qui n’aurait pas à son principe la connaissance ne pourrait être rien. Sans la possibilité de savoir, l’homme se trouve impuissant, à penser, certes, mais à agir même. Qui peut se déterminer à une chose plutôt qu’à son contraire s’il n’est rien que nous puissions connaître ? Croire quand il n’est possible de rien savoir, voilà la définition de la superstition. Agir quand il n’est possible de rien connaître, voilà la définition du fanatisme. Et qui se trouve en face de l’équivalence de toutes choses se voit offert deux choix : ou bien l’apathie de qui ne sait plus rien, ne peut plus rien savoir, même pas qu’il est impossible de rien savoir, ou bien l’action délirante de qui, ne pouvant s’empêcher d’agir et n’ayant pas de bonnes raisons d’agir, se fie aux pires des raisons d’agir. Qui doute ne fait rien, qui croit fanatise. Faut-il s’étonner, dès lors, du triomphe des méchants ? Roseau impensant que l’homme, qui balance avec le vent, vacille au gré du temps. Se relever, disait Pascal, c’est-à-dire : remonter de l’abîme où la chute nous a précipités. Sans pensée, impossibilité de remettre le péché originel. Sans pensée, point de salut. C’est la pensée qui sauve, donc. Mais nous, à qui la pensée est refusée, nous qui, si nous pensons, ne pensons qu’à vide, dans le vide, pour rien, étant donné qu’il est impossible de rien savoir, si rien ne nous sauve, si rien ne peut plus nous sauver, ne faisant plus de différence entre une chose et son contraire, entre le vrai et le faux, quelle différence ferons-nous entre la vie et la mort ? Mourir et vivre, pour nous qui ne pensons plus, ce n’est plus qu’une question de point de vue. Et les fanatiques, nous voyant en troupeau assemblés d’apathiques, au tour de chacun proclament : « Toi, tu peux vivre » et « Toi, tu dois mourir ».