vingt-deux octobre deux mille vingt-trois

Il y avait une femme dans l’image que le miroir reflétait. Elle avait les cheveux noirs et gris, la chair de son visage semblait molle et le teint en était très pâle qui faisait ressortir le rouge de ses lèvres légèrement asymétriques. Elle se tenait là, derrière une paire de lunettes de soleil noire, devant le miroir, ne semblant rien faire d’autre que se regarder. Quoiqu’elle semblât vieille, elle était belle. Il y avait une femme dans le miroir, et cette femme, c’était moi. C’est le rêve que j’ai fait cette nuit. Dans ce rêve, tout ce que je voyais, c’était l’image reflétée de cette femme qui se regardait dans le miroir (je ne la voyais pas en train de se regarder dans le miroir, je ne voyais que l’image reflétée d’elle en train de se regarder dans le miroir), et je ne sais pas s’il m’a semblé tout de suite que c’était moi et ensuite que j’étais une femme assez vieille ou s’il m’a semblé tout de suite que l’image que je voyais était celle d’une femme assez vieille et que je n’ai compris qu’ensuite que cette femme assez vieille dont je voyais l’image reflétée était moi. Tout ce que je sais, c’est que je voyais l’image de cette femme, que je comprenais que c’était moi, et que, malgré son âge avancé, plus avancé que le mien aujourd’hui, c’est-à-dire, une soixantaine d’années environ, je la trouvais belle. Me disais-je dans le rêve : « Je suis belle » ? En ces termes exacts, je ne le sais pas (même si je me demande, sinon du rêve, d’où peuvent bien venir de tels termes), mais c’est une traduction exacte, simple et exacte, du sentiment que j’avais voyant l’image reflétée de cette femme qui se regardait dans le miroir. Loin d’être étrange, ce rêve, cependant que je le faisais, m’a semblé rassurant, qui signifiait : Tu vois, tu es vieux, mais tu es beau encore. Est-ce que je me trouve beau dans le vie diurne ? Non. Est-ce que je me trouve vieux dans la vie diurne ? Oui. Cette dissymétrie entre la vie diurne et la vie nocturne ressemble comme une image inversée à l’asymétrie de mes lèvres dans le rêve qui, au moment où je la constatais dans l’image de la femme reflétée par le miroir, comme mes lèvres à cause d’une pierre reçue en plein visage alors que j’étais un jeune adolescent sont légèrement asymétriques, confirmait que cette image, c’était bien une image de moi et que la femme dans le miroir n’était autre que moi. Que veulent dire les lunettes noires dans le rêve ? Chez A., où nous nous rendons aujourd’hui pour y passer quelques jours, se trouve une paire de lunettes de soleil qui, avant que je les prête à Nelly qui les a oubliées chez A., étaient à moi. Il y a plusieurs années, lors d’une visite que nous avions faite à Arles, l’été, j’ai pris Nelly en photographie qui portait ses lunettes. Il me paraît évident, à présent que  je rassemble ces fragments de vie diurne, que ceux-ci forment les motifs objectifs du rêve de la nuit, mais ils ne suffisent pas à l’expliquer. Sur la photographie d’elle que j’ai prise où elle porte ces lunettes de soleil, Nelly est belle, mais jeune, couleur de pêche, rien à voir donc avec la femme assez vieille de mon rêve, ou plutôt cette femme assez vieille que je suis dans mon rêve est elle aussi l’image inversée de la femme assez jeune que Nelly est sur la photographie. Reflets des images qui s’inversent, temps qui passe, homme et femme, tout est miroir.