Champs où paissent les vaches, prés où broutent les moutons, et mon cœur qui saigne de ne plus rien aimer du tout. Précis de grammaire, on dirait, à chaque espèce son verbe. J’exagère. À supposer que j’aimasse quelque arpent du pays qui m’a vu naître, en aurais-je encore le droit ? Tout n’est-il pas confisqué ? Et ne sont-elles pas vaines absurdités toutes ces idées que nous nous faisons du monde au lieu de nous tenir là, calmes et silencieux, les deux pieds dedans, où même nous sommes ? Comment la tribune, me dis-je, serait-elle plus désirable que la lande ? Et serais-je le seul, je me comprendrais encore. Enfin, je crois. En suis-je bien certain ? Contre mon cœur qui saigne, non, je garde l’onguent du doute qui, paradoxalement, je le sens, adoucit mes mœurs, me garde de l’excès, rabat mes prétentions à ce qu’elles sont, délivre la vérité de la révélation, n’écarte jamais la fabulation. Et les êtres flottent dans l’espace parmi les êtres. Dehors, le ciel gris de la Picardie où, si je tends l’oreille, j’entends les gouttes de pluie qui crépitent sur les feuilles. Une cheminée fume. Visions d’une introuvable paix. J’ouvre la fenêtre, hume l’air humide. Où allons-nous chercher la vérité ? Dans quel recoin perdu de l’univers pensons-nous la trouver ? Et comment se fait-il que je ne sache plus voir ce que j’ai sous les yeux ? Parce que je ne le regarde pas ? Parce que c’est interdit ? Partout, les certitudes veillent, lourdes comme la pierre qui coule dans la baie, et alors comment qui voudrait flotter encore ne se trouverait pas emporter vers le fond, lourd comme la pierre est lourde, dur comme la pierre est dure, insensible comme la pierre est insensible. Ne te tourmente-t-elle pas, dis, cette tentation de l’inorganique ? De la poussière à la poussière, de la glaise à la glaise, de la pierre à la pierre, du néant au néant, tristes temps ; — y en eut-il jamais d’autres ? Qu’est-ce qui t’empêche de chanter ? Cimes qui ondoient, arbres qui perdent leurs feuilles, bientôt toutes. Je perds des instants à ne rien faire et n’essaie pas de tisser de liens dans le décousu de mes fils.