vingt-quatre octobre deux mille vingt-trois

Le scandale, pour qui fantasme, c’est que le réel n’obéisse pas, mais qu’il résiste et ne soit pas aux ordres, se refuse, s’échappe, lui échappe. Pour qui fantasme (et la politique est l’une des espèces de ce genre qu’est le fantasme), la réalité a toujours quelque chose de mesquin, comme tout ce qui ne se plie pas à son désir. Comment expliquer que mon fantasme n’explique pas tout, se demande qui fantasme, tapant du pied d’impatience comme l’enfant dont le caprice n’est pas immédiatement satisfait, comment expliquer que tout ne se conforme pas à mon fantasme ? Pourtant, je l’ai si bien arrangé, mon fantasme, n’est-il pas parfait, mon fantasme ? Certes, oui, mais il n’est jamais que cela, un fantasme, c’est-à-dire : un arrangement avec les êtres. Pour qui fantasme, il n’y a plus des êtres, il n’y a plus que de l’être, une immense monade a englobé l’univers tout entier, univers dont il est inconcevable dès lors qu’il ne soit pas parfait, parfait comme mon fantasme, exactement comme mon fantasme. Mais est-ce que tu sais le temps qu’il m’a fallu pour le mettre au point, mon fantasme ? Cela fait des millénaires que les êtres humains fantasment, j’imagine. Qui fantasme ne supporte pas d’être interrompu, qu’on ose le tirer de sa rêverie délirante où tout est exaucé, tout est réparé, tout est racheté, tout est accompli. Qui fantasme, quoique se racontant des histoires, est mal à l’aise avec l’histoire : les événements sont encombrants dont il faut s’accommoder, mal à l’aise avec la vérité, cet escalier par lequel on s’acharne à nous vouloir faire descendre du septième ciel où le fantasme nous aura fait monter à la cave de la réalité. Fantasme collectiviste, fantasme du collectivisme, la politique enrôle des hordes disparates qui n’ont pas le temps de rêver pour les faire obéir en chœur. Sous les ordres du grand fantasmateur, lui obéissant, l’imitant, chacun faisant comme si c’était son fantasme personnel, les foules qui n’entendent rien croient pouvoir jouir comme lui. Et, comme quiconque fantasme ne croit pas en la réalité, la démonstration cent fois apportée par l’histoire que cela ne se produit jamais, que cela ne produit jamais que la catastrophe, n’emporte nulle conviction chez qui fantasme. Car qui fantasme ne désire jamais qu’une chose : fantasmer. Retour à Amiens, aujourd’hui, où, paraît-il, j’ai vécu jusques à ma septième année. J’ai des souvenirs — flous — de cette période de ma vie. Je me souviens de l’immeuble où nous habitions (mes parents, communistes, ont toujours fantasmé la vie en collectivité), petits bâtiments de peu d’étages collés les uns aux autres au milieu de terrains vides, vagues, herbe verte et chemins de terre, je me souviens du chemin de l’école (vaguement), je me souviens des instruments de musique que nous fabriquions avec des matériaux de récupération dans une école de musique avant-gardiste, je me souviens des cris que ma mère aura poussés contre moi parce que je n’arrivais pas à faire du vélo sans les petites roues, je me souviens d’avoir assisté à un match du club d’Amiens contre les Girondins de Bordeaux d’Alain Giresse en bermuda à la fin de l’été, et d’avoir eu très froid, je me souviens de mon copain Peire Legras, je me souviens que les parents de Peire ne vivaient pas dans un appartement mais dans une maison et que j’aimais beaucoup cette maison, je me souviens que, certains jours, on ne voyait le soleil qu’au moment de la journée où il se couchait, et que cela ne durait que quelques instants, je me souviens des Hortillonnages (vaguement), je me souviens qu’un jour, de rage, j’avais tapé si fort avec ma carabine que j’adorais sur le lit de ma chambre que je l’avais cassée, mais si je me souviens de la colère, et si quand je me mets réellement en colère c’est de cette colère dont je me souviens et cette colère me fait peur, je ne me souviens plus de ce qui m’avait mis dans une telle colère, je me souviens qu’un jour, visant mon frère avec l’un de mes jouets (déjà), je l’avais raté, mais pas la vitre de sa chambre que j’avais cassée, je me souviens que le jouet était une petite camionnette, jaune, qui avait une petite grue télescopique qui se terminait par un petit crochet en métal et une petite benne, je me souviens qu’un jour le temps s’était mélangé et que je ne m’y retrouvais pas (ce souvenir, je l’ai raconté sous une forme romancée, comme on dit, dans Pedro Mayr), je me souviens qu’un soir, en rentrant de l’école, à cause d’une fuite d’eau qui avait cassé la télévision, je n’avais pas pu regarder Zorro avec mon père comme nous en avions l’habitude, je me souviens d’une fille avec qui j’avais joué au docteur et je crois que nous nous étions faits gronder mais, de ce dernier détail du souvenir, je ne suis pas tout à fait sûr, je me souviens de ma chatte que j’aimais tant, Pulchérie, une parfaite chatte de gouttière noire et blanche sur le cou et le ventre, je me souviens du jour où, après que j’eus demandé où était Pulchérie, ma mère m’avait répondu qu’une vieille dame l’avait emportée, mais je ne me souviens plus de la réponse que ma mère avait donné à l’autre question que je lui avais posée : « Pourquoi ? », je n’ai compris que bien plus tard que c’était un mensonge parce que je n’envisageais pas que ma mère pût me mentir, moi je ne mens jamais à Daphné, ces deux faits sont certainement liés, et je crois que c’est tout ce dont je me souviens, maigres souvenirs du petit garçon que j’étais, je crois aussi me souvenir que j’étais heureux, mais je ne sais pas si c’est vrai. De retour à Amiens où je n’étais jamais revenu, aujourd’hui, je n’ai pas été ému. J’ai été heureux de me trouver avec Daphné en la cathédrale Notre-Dame dont je n’avais aucun souvenir, et de cela, je me souviendrai. M’apprêtant à relire ce que je viens d’écrire, je songe à supprimer la première partie (le développement sur le fantasme avant l’évocation de mes souvenirs amiénois) et ne sais pas si je le ferai ou pas.