Il pleut. Ce matin, dans le jardin de la maison de A., l’automne semblait envelopper le monde, ou du moins le pays où nous nous trouvions, d’une infinie douceur. Il ne pleuvait pas. Et longeant la côte qui descend de la baie de Somme à la mer d’Iroise, outre les cicatrices récentes que l’on n’a eu de cesse d’infliger au paysage, ces dernières décennies, je n’ai eu de cesse de le trouver beau, ce pays, et doux, ce pays, où il me semblait que l’on pouvait vivre en paix. Ce sentiment, au regard de ce qui déchire sans cesse les humains qui peuplent la terre, j’en conviens sans rien objecter, ne vaut sans doute pas grand-chose, mais je ne pouvais pas pour autant m’empêcher de le ressentir. Je regardais la plaine, le bocage, le Mont Saint-Michel au loin dans sa baie, les champs et les oiseaux, les vaches et les moutons, et je ne pouvais m’empêcher de trouver que le monde valait la peine d’y être heureux. Et la pluie qui s’est mise à tomber à notre arrivée au bout de la terre de Bretagne était évidemment parfaite. Tout est parfait. Oui, je le crois. Non que ce tout-là soit parfait en acte et pour tout le monde en même temps, mais tout porte en soi la possibilité de sa perfection et tout ce qu’il manque dès lors à tout pour que tout soit parfait, c’est le regard de qui sait voir en tout la possibilité de sa perfection, et sa bonne volonté peut-être, aussi. Assise à ma droite à l’arrière de l’automobile durant la seconde partie du trajet, Daphné a ouvert une des ses livres et l’a lu. Et cela, comment ne l’aurais-je pas trouvé parfait ? Non que j’ignorasse les éventuelles objections que des esprits plus sensibles que moi aux poncifs d’une certaine sociologie auraient pu me faire mais, s’ils me les avaient faites, je n’en aurais eu cure. Je regardais l’enfant, parfaite en son genre, et il n’y avait rien à changer : j’ai voulu remettre à la place que j’imaginais être la sienne une mèche de ses cheveux mais, dans un geste en tout inverse au mien, d’elle-même et sans le moindre effort, elle a regagné la place qui avait toujours été la sienne, et tout est là, oui, tout est là. Malgré le bonheur qui était le mien de parvenir en ce bout de la terre, j’ai voulu savoir quelque chose du monde. Et de le savoir ne m’a rien valu de bon. Mais il fallait le savoir. Il faut toujours s’efforcer de savoir. Sachant ce que je venais de savoir, j’ai pensé à l’idée rortienne qui voulait que la vérité ait cessé d’être intéressante. Cette idée signifiait, je crois, qu’il fallait que la philosophie cesse de rechercher la vérité parce que la vérité n’existe pas, c’est une propriété des phrases, pas une propriété du monde sur lequel ces phrases sont censées porter, pour dégager les conditions auxquelles il est possible que les gens ne s’entretuent plus. Et ce n’est pas le moindre des paradoxes que celui-ci : tout le monde croyant détenir la vérité, plus personne ne s’y intéresse, et tout le monde s’entretue. Échec de la philosophie ? Mais cela ne m’a pas désespéré, non. Aujourd’hui, rien ne semble pouvoir me désespérer. Pour ne point l’oublier, je me suis assis, et j’ai écrit, comme tous les jours, j’écris. Et il me semble qu’écrire, cela n’est pas étranger à mon sentiment que tout est là, que tout est parfait.