vingt-six octobre deux mille vingt-trois

Sur le manteau d’une cheminée, j’ai trouvé un livre composé uniquement de SMS. Pour que le lecteur ne se méprenne pas, j’imagine, quant à la vraie nature de ce qu’il avait entre les mains, sur les pages du livre avaient été imprimées des formes qui imitaient celles d’un smartphone et les phrases qui constituaient le livre étaient inscrites dans des bulles qui mimaient ces conversations que, depuis quelques années, l’on peut avoir avec des gens, proches ou non, par messages électroniques interposés. Si j’ai bien compris le principe du livre, il s’agit de messages, dont j’ignore s’ils sont vrais ou s’ils sont faux, que l’auteur (ou peut-être faut-il parler encore d’un « narrateur », cela aussi, je l’ignore) échange avec sa mère. Dans le livre, pour autant que j’ai pu en juger, certains nœuds de l’intrigue reposent sur des lapsus causés par la correction automatique que l’appareil impose à son utilisateur, lapsus comme celui qui conduit à écrire « concert » à la place de « cancer », ce qui est à la fois drôle et tragique, comme la vie, quoi, semble nous dire le livre avec un excès de confiance en soi qui est la marque des faiseurs que fabriquent notre époque. L’auteur s’appelle comme moi quand les journalistes écorchent mon nom et l’ouvrage qu’il a commis a eu suffisamment de succès pour qu’une édition en poche voie le jour, ce qui n’est pas mon cas, raison pour laquelle l’auteur ne s’appelle pas tout à fait comme moi. On a l’habitude de publier les chiffres de la lecture en France, se félicitant quand ils sont en hausse, « Contrairement aux idées reçues, les Français lisent de plus en plus », ou se rassurant quand ils ne sont pas catastrophiques, « Les Français lisent toujours autant malgré internet et les séries », ou se désolant quand ils ne sont pas bons, « Les Français plébiscitent le livre mais ils en lisent moins qu’avant », ou s’inquiétant ils déclinent, « Les jeunes de 15 à 24 ans s’éloignent de plus en plus de la lecture », sans jamais reculer face à la triste réalité, « Les Français lisent moins qu’il y a cinquante ans. Selon les données du ministère de la Culture, le fait que les jeunes lisent moins, couplé au vieillissement de la population, tend à faire diminuer la pratique de la lecture. » Mais jamais on n’évoque ce que les gens lisent, le quoi du combien. Comment peut-on se réjouir que les gens passent des heures à lire des inepties d’une nullité abyssale ? Au fond, tout se passe comme si, l’idéologie inclusiviste et sa philosophie lénifiante de bienveillance nous tétanisant, nous interdisant d’émettre le moindre jugement de valeur de peur de choquer ou de blesser, nous contraignant par là même à admettre toutes les pratiques des individus au nom des prétendus droits inaliénables qui seraient attachés à la personne humaine, la voie avait été grand ouverte à une conception purement quantitative du monde et de l’activité humaine : privé de toute faculté de juger, on s’en remet à ce qu’il y a de plus imbécile dans l’univers, — le nombre d’exemplaires vendus. Que des générations entières d’enfants et d’adolescents voient leurs cerveaux broyés par les aventures débilitantes de quelque magicien d’une incommensurable niaiserie sous les vivats des adultes ravis que les jeunes ne se détournent pas du livre n’a rien de réjouissant mais est profondément consternant. Que nous ne soyons pas consternés et que, au contraire, nous nous satisfaisions d’être dégénérés en dit long sur l’état de décrépitude de la société dans laquelle on force à vivre l’immense majorité de nos concitoyens. Car quiconque s’aventure à remettre en question cette suprématie de la quantité, s’indignant que la culture soit rabaissée au statut avilissant de vulgaire marchandise, quiconque dénonce le culte du combien pour interroger la qualité du quoi se trouve disqualifié et exclu du monde social. Ce n’est pas vrai que les bibliothèques sont des lieux agréables où l’on se sent bien ; la plupart d’entre elles, où est entreposé ce que l’humanité produit de plus vil, d’autant plus vil qu’il se vend pour de la culture, sont des lieux effroyables où l’esprit encore sain que la vulgarité du monde social n’a pas tout à fait gâté se sent insulté, humilié, tyrannisé par le mal incarné en tranches de papier. Il faudrait brûler tout cela, mais il y a un demi-siècle peut-être que la cheminée a été condamnée. Et les autodafés, drame de nos sociétés démocratiques fatiguées, sont passés de mode.