Raison de tolérer l’existence : Daphné — plus je vieillis, plus elle grandit. Du reste, je ne fais aucun cas pour justifier ma vie. Tout ce qui me passionne : écrire, qui n’intéresse personne. Est-ce une activité vide pour autant ? Silence sur le plateau. Je me souviens des à-valoir à cinq chiffres dans les contrats de Yann Moix quand je travaillais chez Grasset. Est-ce que j’ai le droit d’en parler ? Tombent-ils encore sous le sceau du secret professionnel ? Aucune idée. Comme personne ne me lit, qui me fera un procès ? 100000 euros pour machin et machin. Je ne sais même plus quoi. J’ai oublié les titres. Les mots ne veulent plus rien dire. Seuls les chiffres importent. Et eux, c’est tout ce dont je me souviens, d’ailleurs. L’essentiel : l’argent. Des seaux de mots depuis cette époque maudite où je trimais comme un larbin pour la bourgeoisie inepte de la république des lettres. Et, si je ne sais pas exactement combien rapporte désormais à Yann Moix la publication de son journal, je le suppose toutefois sans peine. Augmentation des signes, taux d’inflation. Grammaire du pourcentage. Seule réelle écriture inclusive. Tout le reste, c’est de la littérature. Le mot est lâché. À ceci près que les lignes d’écriture sont les éléments de la comptabilité. Ventiler, c’est la loi du marché : il n’y a que ce qui se compte qui compte. Et que cela soit grossier et d’une laideur insoutenable n’a aucune espèce d’importance du moment que ça se vend. Est-ce la vie que cela ? J’imagine, oui. La mienne ? Non. Dieu m’en garde, merci. Mon journal ne vaut rien et, pourtant, je l’écris. Jérômiade numéro sept mille six-cent trente huit ; — tout un genre littéraire. Et après tout, pourquoi pas ? Qui sait, si jamais, quoi passera à la postérité ? Je réfléchis. Le temps, changeant, ne me rassure pas. Pourquoi le devrait-il ? M’inquiète-t-il ? Comment savoir ? Une fois, il pleut, l’autre, il fait soleil. On n’y comprend rien, et c’est ce qui est beau. Dans les livres, la plupart du temps, on comprend tout, et trop bien. Qui pourrait vouloir s’abîmer les yeux là-dessus ? Non, mieux vaut ne rien faire. Tout à l’heure, marchant sous le ciel toujours changeant de Paris, une fois il pleut et l’autre pas, je me suis demandé ce dont j’aurais réellement besoin pour vivre. Et plus j’avançais, et plus il me semblait que moins c’était. Et ce minimalisme progressif me semblait un prodige, c’est vrai. Tout comme il est vrai que je n’en ai rien fait. Mais dans l’immédiat, ce n’est pas la question. Quelle est la question ? Trouver l’idéal. Une forme de spiritualité, j’entends : une manière de faire être l’esprit sans le réduire à la matière, ou comment faire échec au matérialisme sans devenir bigot, sans multiplier les entités, en gardant toujours la même ligne de conduite ontologique ; — moins il y en a, et mieux c’est. Ockham postmoderne, me dis-je. C’est peut-être à peu près ça, oui. Se tenir sur le fil du rasoir et tondre la barbe des dévots. Renoncer à l’esprit, comment le pourrions-nous ? Même Adorno n’a pas pu renoncer à Proust. C’est la vérité de tout ce qui échappe à la science et n’est pas dogme, mais expérience. Je songe à l’enfant qui joue avec sa mère dans la chambre cependant que j’écris. Je considère le temps qu’il fait avec mesure et retenue. Si souvent la mesure, la retenue me font défaut. C’est que je voudrais hurler, mais il n’y a personne pour écouter. À quoi bon se fatiguer si personne n’entend jamais ? Je suis tout seul. La tour d’ivoire s’est effondrée. D’aucuns font des châteaux de sable avec la poussière. Moi, je me tiens aussi solide que fragile. Il y a toutes les raisons du monde de douter et, s’il n’y en a aucune de continuer, il n’y en a pas non plus d’arrêter. À l’attaque, donc, ne fût-ce que par amour du désespoir ou de n’importe quoi.