Exercices de visualisation : si je me concentre suffisamment, vais-je faire apparaître quelque chose qui n’existe pas, découvrir quelque chose que je ne savais pas ou rien de particulier ne va-t-il se passer ? Ce matin, passablement désespéré par l’existence qui est la mienne, laquelle, j’en suis convaincu, si elle a un sens clair, le sens que je lui ai donné, me semble vouée à se dérouler à vide, dans l’indifférence générale, sans nul espoir d’être jamais couronnée d’un quelconque succès digne de ce nom, ce matin, je suis parvenu à la conclusion que voici : le fait que tout le monde me déteste, fait incontestable, hors la marge d’erreur, ne doit pas me concerner. Je ne dois pas me sentir atteint par ce fait. Il doit glisser sur moi sans laisser la moindre trace de son passage sur ma peau. Pas de tatouage. Ce que je pourrais me reprocher, nonobstant, c’est de ne pas avoir su être duplice jusqu’à présent afin de mieux accommoder ma vie à cette réalité, composer pour la rendre plus facile, d’avoir été en quelque sorte trop intransigeant, encore que je me trouve beaucoup trop faible. Mais le fait que tout le monde me déteste ne me concerne pas. C’est-à-dire : il ne doit avoir aucune incidence sur ce que je décide de faire ni sur ce que je fais, être sans aucun effet sur mon écriture, la façon dont elle se déploie dans ma vie, se déploie dans le monde. Quand je dis que tout le monde me déteste, je ne m’illusionne pas, non. Je sais bien que, à strictement parler, personne ne me déteste puisque, à strictement parler, l’immense majorité de la population terrestre ignore mon existence. Ce que j’entends pas là, c’est que le rejet, l’incompréhension, le mépris, la condamnation, le ricanement que suscite ce que l’on s’imagine être ma condition (un pauvre type paresseux et colérique qui vit aux crochets de sa malheureuse et dévouée épouse) ne porte précisément pas sur moi. Ce n’est tout simplement pas de moi qu’il s’agit. Le dix-huit octobre deux mille vingt-trois, me trouvant renvoyé à l’impératif de « faire quelque chose de ma vie », rien de bien nouveau, cependant, ma mère déjà se demandait ce que j’allais faire de ma vie (quand je lui avais fait part de mon souhait d’étudier la philosophie pour devenir philosophe, je cite, ma mère m’avait demandé : « Mais ça gagne comment sa vie, un philosophe ? », ça bouffe les rognures des pommes qu’on lui jette dans son tonneau, aurais-je dû lui répondre, mais j’ai toujours eu un peu l’esprit de l’escalier), je m’en suis voulu, et je me suis reproché durement, et en m’insultant, de ne pas avoir continué dans la voie imbécile mais toute tracée qui s’ouvrait devant moi après avoir intégré une classe préparatoire aux grandes écoles de commerce, avec n’importe quelle petite école de province, m’étais-je dit alors, j’aurais fini par occuper un poste de directeur régional de je ne sais pas trop quoi, je ne sais pas trop où, et j’avais même repensé à cet ancien camarade qui avait continué dans la voie imbécile et tracée, lui, et dont j’avais appris qu’il travaillait chez Nike et votait Macron, évidemment, et je m’en suis voulu de ne pas avoir fait ce que l’on avait décidé pour moi que je devais le faire, mais d’avoir voulu étudier la philosophie, et tout ce qu’il s’ensuit. D’un certain point de vue, c’est à ce moment-là que j’ai commencé à rater ma vie et, peut-être y a-t-il un autre monde possible où j’ai épousé Isadora, où je vis dans une villa à Marseille ou dans quelque quartier résidentiel d’une petite ville de province, où je suis devenu directeur culturel de je ne sais pas trop quoi, je ne sais pas trop où, une vie où je suis pris de sueurs froides quand la nuit tombe à l’idée que ma vie n’ait pas de sens et où je me demande pourquoi je n’ai pas poursuivi mes rêves d’étudier la philosophie, comme j’en avais eu l’idée, en deuxième année de prépa-HEC, je m’en souviens, c’était il y a si longtemps maintenant, qu’aurait-elle été, ma vie, si j’y avais cru ? Pense-t-il alors à la piscine qu’il faudra faire réparer pendant l’hiver, et combien ça va encore lui coûter, ce Jérôme possible ? Est-il seulement possible, ce Jérôme possible ? Je n’en suis pas certain. Mais supposons-le et demandons-nous, cette supposition faite, s’il y a au moins un monde possible dans lequel tel ou tel Jérôme possible est content de lui ? Dans ce monde possible, le nôtre, où vit ce Jérôme-ci, à savoir : moi, les rêves de tel autre Jérôme possible sont la réalité, et cette idée, doit-elle me terrifier ou bien me rassurer ? J’ai quarante-six ans ; cette idée est déprimante et pourtant, d’elle non plus, je ne dois faire aucun cas. Ou alors, mieux vaut mourir tout de suite. Exercice de visualisation : former de moi l’image à l’image de laquelle je voudrais être et m’efforcer d’y parvenir, ne pas abandonner en chemin de peur de ne pas y parvenir, continuer, accepter les efforts nécessaires pour y parvenir, arrêter de me plaindre, arrêter de boire, me mettre au régime, quoi. Tout ça pour ça ? N’exagère pas.