sept novembre deux mille vingt-trois

Centrer : décentrer, recentrer — c’est le même mouvement. Il faut que je me concentre sur ce qui dépend de moi et que je prenne congé de ce qui n’en dépend pas, m’en défasse, et fasse ainsi la part des choses entre ce qui est moi et ce qui m’est étranger. Moi, alors, ne se limite pas à l’étendue stricte du corps que je suis supposé recouvrir, mais ne s’échappe pas non plus au-delà du cercle de ma puissance. Je suis tout aussi puissant qu’impuissant, la différence ne tient pas à moi en tant que je suis moi, la personne que l’on peut confondre avec ce corps tout en l’en distinguant d’étrange façon, mais à ce sur quoi je mets l’accent : je peux insister sur ce qui m’échappe, et constater alors toute l’étendue de mon impuissance, ou je peux insister sur quoi je puis agir, et constater alors toute l’étendue de ma puissance. Chaque fois, c’est la même chose, chaque fois, c’est quelque chose de différent. Car, la différence ne tient pas à la chose même, mais à la façon de percevoir la chose, de l’appréhender, de la comprendre, d’en faire quelque chose, ou rien. Chaque chose est close en elle-même et, pourtant, d’aussi étrange façon que moi et le corps avec lequel je puis être confondu, s’en distingue. Exactement comme chaque événement s’épuise avec sa fin et cependant continue autrement comme s’il n’y avait pas de fin. On pourrait croire dès lors qu’il n’y a qu’une seule chose, qu’un seul événement perçu, appréhendé, compris, effectué d’une infinité possible de façons, et peut-être est-ce vrai, mais cette ontologie ne se distingue toutefois en rien de celle qui ferait de chacune des façons de faire les choses des choses différentes. Ce qui importe, ce n’est pas que le moi qui met l’accent sur son impuissance et le moi qui met l’accent sur sa puissance soient un seul et même moi, d’un certain point de vue, en effet, il le sont et, d’un autre, il ne le sont pas, mais quel moi je m’efforce d’être, selon que je mets l’accent sur mon impuissance ou ma puissance. J’insiste sur ce qui me semble être ici décisif (une sorte de clef qui déverrouille le moi) : je suis aussi puissant qu’impuissant. Et, en ce sens, il n’y a pas d’êtres plus puissants que d’autres, pas d’êtres qui seraient par nature puissants tandis que d’autres seraient impuissants par nature. (En ontologie, pourrais-je dire, le principe fondamental est l’égalitarisme absolu.) Tout le monde est aussi puissant qu’impuissant. Le sens de l’existence se dégage à mesure que l’on met l’accent sur ce qui est notre puissance ou ce qui est notre impuissance. Une vie qui mettrait l’accent sur la puissance pourrait sembler être la même vie qu’une vie qui mettrait l’accent sur l’impuissance, mais elle ne serait absolument pas vécue de la même façon et se déploierait bientôt selon des modalités entièrement différentes. (Si l’on pouvait conduire les deux à terme, ce qui est impossible, on les verrait bientôt bifurquer et s’éloigner toujours plus l’une de l’autre.) Il n’est pas aisé de mettre l’accent sur la puissance parce que nul n’est seul au monde. Nous sommes dans le monde social et la socialité introduit de la confusion dans la perception de la puissance et de l’impuissance. Le monde social n’a pas intérêt à ce que l’individu mette l’accent sur sa puissance, il a intérêt à ce qu’il concoure à la puissance du monde social en tant que totalité (qui dépasse la somme des individus ajoutés un à un les uns aux autres). Les valeurs que promeuvent les sociétés (foi, sacrifice, obéissance, travail, tolérance, bienveillance, etc.) ne sont pas des valeurs en elles-mêmes, elles ont toutes pour fonction de limiter l’individu en le renvoyant à son impuissance (à un au-delà, un supérieur, un autre, un meilleur) et de condamner comme antisocial quiconque n’y adhère pas (par conviction, par incompétence, par indifférence). L’individu se trouve ainsi confronté à une double impuissance : la sienne propre qui se confond avec la conscience de soi et celle que la société lui assigne comme sa limite antisociale. Les deux impuissances s’identifient : l’individu qui prend la mesure de ce qui est en son pouvoir décrypte par là même les fausses manœuvres qui visent à lui donner mauvaise conscience, le forçant à assimiler la conscience qu’il a de soi à un défaut, un manque, une insuffisance, une lacune, voire une faute. Or, pour l’individu qui prend la mesure de sa puissance, il n’y a pas de faute, chaque forme de sa puissance révèle en même temps l’étendue de son impuissance et rien ne le pousse dès lors à aller au-delà pour conquérir un pouvoir qui n’est pas le sien. Il est comme un pamplemousse rose bien mûr, à la fois sucré et acide, et c’est un délice.