neuf novembre deux mille vingt-trois

Les moments où je me parle à moi-même mis de côté, n’ayant personne à qui parler ni ne devant parler à personne, je ne dis pas un mot de la journée. Cette absence ne me pèse pas, loin de là, je ne la vis pas comme un manque, mais plutôt comme une chance, je crois. Je crois que si l’on était libre de parler seulement quand on désire parler, la parole serait moins imbécile, la langue moins étrangère, et peut-être que le langage nous paraîtrait plus étrange que cet outil un peu facile que l’évolution a mis à notre disposition pour dire tout et n’importe quoi, et le contraire de n’importe quoi aussi, et peut-être que, nous paraissant plus étrange, n’allant pas de soi, mais devant procéder d’une nécessité, nous l’aimerions mieux, cette langue, le traiterions mieux, ce langage, et parlerions mieux. Parler bien, exactement comme « écrire bien », tel que je l’entends, ce n’est pas parler une langue châtiée, punie par dieu sait qui, mais parler avec la passion du sens, exactement comme écrit bien qui écrit avec amour. Langage outil, écriture instrumentalisée, à des fins intéressée, tous ces registres de langue participent d’un même esprit, un état de l’esprit, l’esprit comme un état, pas comme un processus, un événement, un esprit arrêté, immobile, qui a trouvé et qui, ayant trouvé, ne cherche plus, s’est satisfait de lui-même jusqu’à cette complaisance de qui a des certitudes. Et les partage à qui veut (ou ne veut pas) les entendre. À cette nuance près, rarement perçue, que les certitudes rassoient, — rendent rassis. À l’exception des moments où je me parle à moi-même, à haute voix, pour lire notamment ce que je suis en train d’écrire, l’entendre, ou simplement pour parler tout haut, entendre ce que je pense, n’ayant que le silence pour compagnon, et le bruit qui vient du dehors, des autres appartements, du boulevard, il m’arrive de me poser trop de questions, de n’avoir pas assez de certitudes, c’est à craindre, ce qui est un moindre mal, néanmoins, que d’en avoir trop. Mais il m’arrive de comprendre des choses, pas simplement avec distance, comme quand on écrit quelque chose à quoi l’on ne croit pas vraiment, pas pour écrire bien, mais pour faire bien, mais avec la chair de l’existence. Ainsi, ce matin, me retrouvant seul après que la porte d’entrée se fut fermée derrière la dernière partie, j’ai fait l’expérience de cette distinction entre ma puissance et mon impuissance que j’ai élaborée, non sans maladresse, il y a deux jours, et laisser glisser sur moi, sans me toucher, sans me marquer, tout ce que je sentais prendre forme dans l’espace autour de moi, la déception, l’apitoiement sur soi, le néfaste de l’existence qui nous accable si souvent et nous rend incapable d’y faire quoi que ce soit. Je venais de dire à Nelly, la dernière partie, que j’étais un mauvais traducteur (ce que je crois, mais passons, ce n’est pas le sujet) et, une fois seul, je me suis repris, me disant : Mais cette idée-là, en quoi est-ce moi ? En quoi a-t-elle quelque rapport avec moi ? Laisse les choses venir ou partir ou ne pas venir, rien d’elles ne dépend de toi. Contrairement à bien écrire, aurais-je pu ajouter, je le fais à présent, me tenir dans la sincérité avec les choses et moi-même et écrire dans cet univers où elle est possible, non seulement possible, mais réelle. Si je ne parle à personne, peut-être devrais-je parler à plus de monde, c’est la clef de la réussite, il paraît, avoir un réseau étendu de relations. Je peux dire aussi, encore que ce ne soit pas absolument vrai, j’aimerais être mieux aimé pour ce que j’écris, mais cela, non plus, cela ne dépend pas de moi, que je garde ma voix pour autre chose, comme faire la lecture à Daphné. Hier au soir, confiant à Daphné que les moments où, pendant le confinement, nous avions lu ensemble, moi parlant et elle écoutant, quelques grands textes de la tradition littéraire occidentale (l’Iliade, l’Odyssée, l’Énéide, les Métamorphoses), resteraient toujours parmi les plus beaux souvenirs de ma vie, elle s’est mise à pleurer, moins par tristesse, ce me semble, que par nostalgie. Aussi, avant de nous mettre au lit, avons-nous lu ensemble « l’Arrestation d’Arsène Lupin », la première des nouvelles qui composent le recueil Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur, pas un chef-d’œuvre, non, loin s’en faut, mais un moment de paix, cela ne fait aucun doute. Et ils sont si rares, et elle est si rare, la paix.