treize novembre deux mille vingt-trois

Un homme, manifestement en proie à des troubles psychiques, crie, fait des gestes brusques et saccadés, tantôt pour montrer quelque chose, tantôt pour porter ce qui semble être un coup, décocher une invisible flèche, se touche la tête, à droite et puis à gauche, à la frontière où le front rencontre les cheveux, bascule le torse en arrière, pousse un autre cri, s’adresse à une personne inexistante, je crois, et recommence. Depuis huit heures du matin, mais peut-être avant, déjà, tout cela se déroule devant le Crédit Mutuel du boulevard du Montparnasse. Tout d’abord, l’homme se tenait debout, mais à présent il est assis, deux sacs posés à côté de lui, à même le sol, un grand sac vert de commissions vendu en supermarché, un autre sac bleu, qui semble isotherme. À la télévision, les publicités au scénario pourtant fin et à la mise en scène léchée ne disent pas comment se comporter quand, dans la vie de tous les jours, on se trouve confronté à ce genre de phénomènes de plus en plus banals, à cette réalité de plus en plus normale. En sorte que l’on serait presque en droit de se demander, si l’on ne nous parle pas d’elle, de la vie réelle, banale, ordinaire, de quoi l’on nous parle, au juste, dans ce qu’il est convenu d’appeler « l’espace médiatique », quoiqu’il n’ait absolument rien d’un espace, l’espace est là, dehors, là où se trouve cet homme seul, qui manifestement souffre, et dont personne ne semble rien avoir à dire, sans doute parce que personne ne sait qu’il existe, sans doute parce que personne ne se soucie de son existence. Or, cette question — si l’on ne nous parle pas de la vie réelle, de quoi nous parle-t-on ? —, pour la poser, encore faudrait-il que nous eussions quelque espoir de jamais obtenir une réponse. On se tait, non parce qu’il n’y a rien à dire, mais parce que c’est une autre parole que celle que nous voudrions entendre qui monopolise la conversation, décrit le terrain, occupe nos pensées. Nos pensées, ainsi occupées, au double sens de l’être : occupé comme un esprit peut l’être, occupé comme un territoire peut l’être, nous appartiennent peut-être, mais elles ne sont plus les nôtres. Et notre esprit, encore qu’ils n’ait pas de dimensions, et n’existe donc pas comme les choses qui en ont trois existent, notre esprit est notre territoire réel, celui qui nous appartient en propre et que, inaliénable, ne pouvant pas être confisqué et emporté loin de nous, on s’efforce toujours de prendre possession de lui, comme on le fait d’un territoire par les armes conquis. Ici, peut-on aussi dire à ces voix qui nous parlent à longueur de journée, ici, vous êtes en territoire conquis. Et, quand même nous feindrions de l’ignorer, nous ne sommes pas différents de cet homme qui à présent fait semblant de retirer de l’argent au distributeur automatique de billets du Crédit Mutuel, ou alors consulte pour de bon son compte en banque sous l’œil sidéré de la caméra de vidéosurveillance, laquelle ne voit rien puisqu’elle ne fait rien, ne fait rien pour lui, ne fait rien pour personne, personne ne fait jamais rien pour personne, avant de s’en retourner s’assoir sur la chaise de fortune que forme cette margelle sous la vitrine de l’agence du boulevard du Montparnasse, nous aussi nous entendons des voix qui nous disent comment sentir, comment agir, comment penser, comment aimer, comment vivre, et nous aussi, ces voix, elles nous mettent en mouvement, et nous obéissons à elles, et nous devenons comme elles, mais nous, comment se fait-il que nul jamais ne nous dise la vérité, comment se fait-il que jamais l’on ne nous dise que nous souffrons de troubles psychiques, notre esprit n’est-il pas occupé, exactement comme une zone peut l’être ? Dans la zone occupée de notre esprit, y a-t-il encore quelque place pour la réalité, le dehors, les gens qui passent sous les fenêtres de nos maisons, les fenêtres de nos bureaux, les fenêtres de nos yeux ? Qu’on puisse lire les milliers et les milliers de pages que j’écris comme le cadastre des troubles de mon esprit occupé, cela, ne pourrait-il pas être de nature à me donner des raisons d’espérer ? Non qu’au bout de ces pages, c’est-à-dire : au bout de la vie, se trouve la libération, mais dresser le plan cadastral de mon esprit occupé, n’est-ce pas dresser le plan cadastral du monde occupé ? Et le monde entier est occupé. Est-ce la raison pour laquelle, comme écoutant inconscient les cris venus de l’autre côté de la rue, j’ai écrit ce petit poème, ce matin ? Que voici.
Pays de nulle part
qui n’existes pas
désert d’ailleurs
sans personne dedans
quelquefois cela m’arrive
je rêve de toi
à tes rives inconnues
où je n’accosterai jamais
navigateur perplexe
en des eaux un peu trop
troubles à mon goût
et futur naufragé.
Un esprit vide, ce n’est plus le poème qui parle maintenant, c’est moi, pour tacher de répondre à cette question à laquelle il me fait penser, un esprit vide, est-ce le seul esprit libéré ? Or, comment le saurait-on un jour puisque ou bien il est plein ou bien on ne sait rien ?