quinze novembre deux mille vingt-trois

Excès de socialisme : ne pas laisser libre cours à son excentricité. Les obligations de la vie sociale confisquent mon temps. Imagine-t-on, dans un autre milieu, sans nulle maladie qui l’afflige, c’est-à-dire sans libération de temps disponible, Proust bâtir le même édifice ? Il me semble que c’est impossible. Par excentricité, je n’entends pas une sorte de faire ce que l’on veut,  au sens de l’individualisme effronté, mais la chance de pouvoir cultiver ses talents jusques en leur bizarrerie, d’approfondir sa spécificité, de descendre — ou de monter, au fond, n’est-ce pas la même chose ? — dans les détails. Coq à l’âne. Quoique les deux idées me semblent liées (au moins en ce sens que je les ai eues l’une après l’autre, en rentrant de la schola où j’avais accompagné Daphné, un peu plus tôt dans l’après-midi). Génie de Proust : les détails et l’ensemble. L’attention maniaque portée aux minuscules : grain de la peau, veines, rosacées, postures, gestes, inflexions de la voix, accents, résurgences du vieux parler dans le dialecte des nobles, patois, affectation paysanne de l’aristocrate, prononciations, coïncidence entre les langues (par exemple : Françoise et Saint-Simon), physionomies changeantes (couleur des cheveux, grain de beauté), etc. Et conception synoptique : impossibilités de la subsomption des êtres par leurs noms, en raison de la multiplicité même de ces êtres, la multiplicité de tous les êtres et de chacun de ces êtres, de l’unification de tous les instants en un temps unique et continu (le « plus tard » qui scande tout l’ouvrage), de la synchronisation de tous les points de vue pour former une seule et unique de la réalité (cf., par exemple, « les deux côtés du mystère » et toutes les Rachel selon qu’elles sont la Rachel de Saint-Loup ou celle du narrateur). Non métaphysique du détail. Métaphysique des détails. L’ensemble oblige aux détails. Il faut entrer dans le détail des phénomènes, fils dont est tissée l’étoffe de la réalité, l’étoffe de l’expérience. D’où cette obsession de décrire, avec une même précision, les paysages, les situations, les scènes, les conversations, les êtres, pour mieux faire apparaître toute la distance qui les sépare de leur nom, de leur milieu, de l’espace et du temps où ils se meuvent. Le récit se déploie ainsi toujours dans les deux sens, vers le passé en même temps que vers le futur, sans temporalité linéaire, mais par retours et anticipations constantes qui rendent l’ensemble mobile. Tout change tout le temps, et ce changement se produit dans tous les sens à la fois, au sens des êtres, du temps, de la perception, du sentiment, de la compréhension. Par la force du récit, le narrateur se déplace dans cet univers aux multiples dimensions comme s’il n’en avait aucune (par exemple, introduit par ce « tout d’un coup » qui fait coïncider le temps avec l’espace dans une perception sans distance qui s’extirpe de l’écoulement permanent, le zoom cinématographique sur le visage de Mme de Guermantes au mariage de la fille du Docteur Percepied dans l’église de Combray). Mais cet univers ne se donne jamais, et certainement pas sous la forme d’une unité ontologique ; il est traversé par des points de vue qui se croisent mais ne s’épousent pas les uns les autres, demeurent étrangers les uns aux autres. Il n’y a pas d’union dans le récit, toutes les amours sont déçues, décevantes, trompées, trompeuses. Tout est faux, tout le monde se trompe et trompe tout le temps. Qui traverse ce monde faux avec les yeux grand ouverts parcourt la frontière étique, poreuse, vaporeuse, évanescente entre la réalité et la fiction. Peut-être la vérité est-elle dans le baiser d’une mère, peut-être est-elle de reconnaître que la vérité n’existe pas ; — à l’exception de la mort.