seize novembre deux mille vingt-trois

J’accumule tellement d’échecs, comme autant de coups que je reçois, que je me demande comment je tiens encore debout. Et, en vérité, Nelly et Daphné n’eussent-elles pas existé, je garderais le lit à longueur de journée en attendant que quelque chose se passe, ou rien, j’aurais démissionné purement et simplement de l’existence, et depuis bien longtemps. Aussi, je ne dois pas cacher que j’ai hésité avant d’écrire aujourd’hui, trouvant prétexte après l’autre pour ne pas m’assoir à ma table d’écriture, ne pas faire sortir de ma tête où les phrases se formaient malgré moi — souvent, je pense comme si j’étais en train d’écrire mon journal en sorte que ce journal peut être lu comme le prolongement de ma pensée — ne pas faire sortir de ma tête ce que je suis en train d’écrire, mais garder tout cela enfoui, loin du monde réel où elles trouvent à s’exprimer désormais que j’écris. Étrange idée que d’écrire, tout ce que je fais se tenant bien en-dessous du seuil de la nullité. Quand j’ai reçu ce courrier m’informant, une fois de plus, que l’essai de traduction que j’avais remis n’était pas accepté, conscient du mépris en lequel je tiens ce texte qu’on m’avait proposé de traduire, conscient que je ne consentais à le traduire que pour gagner un petit peu d’argent, et justifier ainsi au regard du monde social mon existence quelques mois de plus, je me suis assis sur le banc de la table où nous prenons nos repas et, pendant quelques instants, hébété, j’ai regardé le boulevard ou, en réalité, le vide que le boulevard me montrait, le vide à l’intérieur du boulevard, le vide à l’intérieur du monde, le vide à l’intérieur de l’existence. Ensuite, je me suis changé et je suis allé courir sous la pluie et dans la boue du jardin du Luxembourg, tout couvert de feuilles mortes. J’ai couru douze kilomètres et un peu plus pour ne penser à rien, sans pouvoir cependant m’empêcher de m’insulter, sans pouvoir cependant m’empêcher de me détester, et quand je me suis senti complètement trempé, de la tête jusqu’aux pieds, comme disait l’une des chansons que Daphné écoutait quand elle était plus petite, je suis rentré chez moi en courant. Étais-je calmé, en paix avec moi-même ? Non, je ne le crois pas. Sans doute parce que j’étais encore, et que j’en avais assez, non pas d’être en quelque chose, mais d’être, tout simplement. Pourquoi ne suis-je pas rien ? C’est la question à laquelle, non, je n’ai pas de réponse. Et pourtant, constatant la nullité absolue qui est la mienne, je sais que ce serait mieux de n’être rien, mais il faut croire que ce n’est pas possible. Si j’étais croyant, je penserais que c’est la volonté divine, que Dieu m’envoie Dieu sait quelles épreuves que je dois surmonter pour prouver que je suis un bon fidèle, mais je ne crois en rien et je n’ai donc rien à quoi me rattacher pour tâcher d’expliquer l’échec de mon existence. On comprend, soit dit en passant, pourquoi les êtres humains écrivent des livres auxquels ils s’obligent ensuite à obéir au prétexte qu’ils auraient été dictés par ou directement rédigés par quelque divinité, mais ce n’est pas tout à fait mon sujet. Et, quand même ce serait pour une grande part d’elle le problème majeur de l’humanité, ce n’est pas mon problème. Est-ce que cela fait de moi une sorte de non-humain ? Oui, peut-être, oui, mais cela non plus, ce n’est pas mon problème. Il n’y a pas de justification à ce qu’il m’arrive, c’est simplement ce qu’il m’arrive. Pour retarder encore un peu le moment d’écrire, j’ai répondu avec deux mois moins un jour de retard aux vœux que C., né le même jour que moi, m’adresse tous les ans. Pourquoi ne l’avais-je pas fait plus tôt ? Parce que, pour une raison que j’ignore, le message que j’avais rédigé a disparu. Mais, en fait, écrivant à C., c’était déjà ce que je suis en train d’écrire que j’écrivais, et ainsi lui ai-je écrit que, accumulant les échecs d’après une obscure loi des séries, j’espérais qu’il y eut aussi une loi des lois des séries qui dispose que, au bout d’un moment, les séries doivent s’arrêter parce que cela commence à bien faire. Encore que j’aie effectivement écrit cette phrase, je n’ai aucune certitude à ce sujet, rien qu’un espoir un peu imbécile à en juger par tout ce qu’il m’arrive, — à savoir : rien. J’ai honte parce que j’aimerais répondre à toutes les personnes qui me reprochent de ne rien faire de ma vie, qui m’accablent en m’expliquant pour quelles raisons je n’ai pas de succès (parce que je suis snob, parce que je suis un salaud, les versions divergent, mais elles convergent en tout cas sur le point de mon échec), qui m’expliquent que je devrais faire quelque chose de plus sérieux de ma vie, surtout maintenant que j’ai des responsabilités en tant que père de famille, j’aimerais prouver à ces gens qui m’agonissent de reproches qu’ils se trompent, j’aimerais avoir du succès pour prendre ma revanche, leur dire qu’ils ont eu tort de ne pas croire en moi, mais la vérité est beaucoup plus prosaïque que ce ridicule et banal fantasme : toutes ces personnes ont raison, quelle qu’en soit la raison, je suis un raté. Elles m’agonissent, et moi, j’agonise. Cette existence imbécile qui est la mienne, en toute sincérité, je ne sais plus quoi en faire. Je la vis, c’est vrai. Et, si je comprends bien les raisons qui me poussent à continuer de la vivre, ou plus exactement, si je sais quelles sont les deux seules personnes dont l’existence me persuade de continuer à vivre, je ne comprends pas très bien pourquoi, à quoi bon, c’est-à-dire, combien de temps encore cette chose déjà bien trop longue qu’est mon existence va durer. Ne pourrait-on pas abréger ? Même le comique de répétition a des limites. C’est étrange : tout semble parfaitement normal et, non, mis à part le temps qu’il fait, rien ne distingue particulièrement cette journée de la veille. Et d’ailleurs, les jours se succèdent les uns aux autres dans la plus complète indifférence à moi-même, à mes états d’âme dont je noircis avec une détermination qui confine à la pathologie des milliers et des milliers de pages, lesquelles seraient bien meilleures si elles demeuraient blanches, immaculées. N’est-ce pas in fine ce sentiment qui m’est le plus insupportable : mon existence ne fait aucune différence ? Je pourrais tout aussi bien ne pas exister, rien ne serait changé, tout continuerait exactement comme avant, quand j’étais encore là, bientôt même mon nom ne rappellerait plus grand-chose aux quelques personnes qui m’ont connu et se souviennent encore de moi aujourd’hui, je serais effacé de la mémoire des vivants, comme des milliards d’autres personnes qui sont venues au monde avant ou même après moi, sont mortes, et dont plus personne ne se soucie parce que leur vie n’a jamais eu le moindre intérêt. Peut-être ont-elles réussi, ces personnes, à se faire accroire que leur vie avait du sens, que toutes les vies ont une égale dignité, que toutes les vies ont la même valeur, que toutes les vies valent la peine d’être vécues, assez longtemps pour vivre jusqu’à vingt, trente, cinquante, quatre-vingts, voire cent ans, peut-être ont-elles eu ce talent ou ce vice-là, je ne sais, mais ce n’est pas quelque chose qui soit digne de renommée. Et moi, je ne suis pas différent de toutes ces personnes, de ces milliards de personnes dépourvues du moindre intérêt, non, et je ne vais même plus essayer de me convaincre que ma vie vaut la peine d’être vécue, je vais la vivre, parce que je ne sais pas quoi faire d’autre, en attendant d’être effacé.