Il est huit heures trente-sept du matin et, depuis plusieurs minutes, déjà, les sirènes d’urgence hurlent dans le vide qu’elles dérangent, certes, mais ne nient pas, non, le renforçant au contraire. Suis-je un incorrigible optimiste ? Je le crains. Ainsi, hier au soir, au lieu de me contenter d’osciller entre le désespoir et l’abattement, comme la pauvre petite chose malheureuse que je suis, j’ai eu une idée. Et, à vrai dire, cette idée, que je la mène à bien ou non, comme les centaines d’autres idées que j’ai déjà eues et que j’ai menées à bien ou non, cela n’a pas grande importance, en tout cas, hier au soir, cela n’en avait pas, ce qui avait de l’importance, c’est que je n’étais pas ce que je croyais être ; — une pauvre petite chose malheureuse et abattue. Peut-être, est-ce cela, le véritable optimisme, ce qui nous gagne, prend possession de nous, et fait de nous, en effet, des possédés, après que l’on a vaincu le nihilisme. Mais peut-être, aussi, cette dernière phrase est-elle un peu trop grandiloquente, et contient-elle des mots qui, s’ils ne sont pas prononcés avec une certaine intonation qui les fasse dégonfler, ridiculisent qui les emploie. Est-ce bien exact ? Je ne sais pas. Ce que je sais, en revanche, c’est cette idée que j’ai eue et que j’ai trouvé bonne et que je n’ai pas oubliée, ce matin, au réveil, mais qui fut la première de mes pensées. Pourtant, hier au soir, j’en étais loin quand je suis tombé sur la rediffusion de ce film, Fight Club, auquel une époque entière a voué un culte et qui m’a semblé d’une nullité affligeante, avec ses effets grossiers (les apparitions en flashs ultrarapides de Tyler Durden au début du film), ses ficelles énormes (Tyler Durden et le narrateur ne sont en fait qu’une seule et même personne), sa contradiction cynique (la critique du capitalisme alors que le film est le pur produit du capitalisme), son cynisme affirmatif (l’apologie de la violence gratuite dans une époque qui était convaincue de la fin de l’histoire), sa séduction artificielle (oh, qu’ils sont beaux, ces gens qui souffrent, torse nu, leurs muscles saillants brillant de sueur et de sang), et qui révèle à nos yeux fatigués la triste réalité de notre esthétique : ne sont plus à notre disposition pour jouir que le kitsch ou la pornographie. N’est-ce pas en réaction à ce choc d’absurdité que j’ai eu l’idée que j’ai eue ? Comme pour trouver, à la vitesse de l’esprit, une issue, échapper à l’abattement auquel nous condamne un monde qui ne propose à notre jouissance qu’une alternative défaitiste : ou bien la camelote inauthentique des sentiments les plus mièvres ou bien l’ultraviolence des relations déshumanisées. J’ai écrit quelques lignes, ce matin, avant de me mettre à mon journal, des lignes qui n’anticipaient pas le journal, non, et que le journal ne résumerait pas, non plus, non, les évoquant sans les dire, gardant le silence sur cette idée, laissant une place vide à la place du mot juste, parce que cette idée, précisément, je le crois, doit se tenir en-deçà du bruit que fait notre existence mécanique, loin des tâches automatisées auxquelles nous sommes livrés et des artifices de l’intelligence à laquelle nous confions nos pensées les plus secrètes, les plus intimes. Fight Club, en un déluge de faux-semblants, livrait à des humains devenus des machines le spectacle d’un monde où les humains sont devenus des machines. La douleur, la souffrance, la crasse, la violence exacerbées jusqu’à la mort sont les derniers moyens que les humains ont trouvé pour ressentir quelque chose. Et chaque sentiment épuise un peu plus la ressource et pousse qui désespère de ressentir quelque chose un peu plus loin dans l’abjection, la haine, le bruit, la bêtise, la brutalité. Des sentiments, des choses simples, plus simples, un enfant absorbé dans la concentration de son jeu, des victuailles posées sur une table, un singe qui singe les hommes, juste pour le plaisir de sourire, un chat qui guette sa proie, le visage d’une femme, il ne saurait en être question dans ce monde qui se livre à la destruction, et pourtant, quoi d’autre est susceptible de survivre au temps ? Je ferme les yeux, je vois des images, et bientôt je les ouvre, de nouveau, sur le monde.