dix-huit novembre deux mille vingt-trois

Faire quelque chose que je ne sais pas faire. Comme chaque fois que je fais un dessin plutôt que de gaver de mes instructions une machine qui les fasse à ma place et accélérer ainsi la déshumanisation de l’expérience, laquelle n’a franchement pas besoin de cela. Cette dernière phrase, je le note en passant,  parce que cet aspect aussi fait partie de ce que j’appelle « l’expérience », je m’y suis repris à dix fois pour l’écrire. Je considère un certain nombre de possibilités et puis, n’adhérant à aucune d’elles, je décide de les abandonner à leur sort, qu’il soit triste ou joyeux, cela n’est pas de mon ressort. Qu’est-ce qui l’est ? Pas grand-chose, sans doute. Il y a tant de choses que je pourrais  faire qui me rendraient plus malheureux encore. Les voyant, plutôt que de m’engager dans la voie qu’elles ouvrent, comme je l’ai fait, trop souvent, je crois, par le passé, aujourd’hui, je me tiens à une certaine distance d’elles, les observe un instant, elles prennent la forme de visages que je ne connais pas, j’ai vu ces visages, c’est vrai, mais existent-ils ou pas, je ne peux pas en être certain, ils sont si lointains qu’ils semblent faux, factices, et enfin, je m’en détourne : que tout cela continue d’exister ou cesse ne saurait me concerner, je ne suis pas là, et ne veux y aller. Où suis-je ? Étonnante question, dont la réponse semble s’imposer de façon intuitive : je suis assis à ma table d’écriture, où j’écris. Mais, écrivant, y suis-je réellement ? Tout à l’heure, passant devant un immeuble où des inscriptions ont été taguées il y a longtemps, mais que je ne perçois pas chaque fois que je passe à proximité, parce que je n’y fais pas attention chaque fois que je passe à proximité, j’ai lu ces inscriptions, et j’ai pensé à quelque chose d’autre, j’ai sorti mon téléphone de ma poche, et j’ai pris en note les mots que voici : « Señor Kusu. Señor Kuzu. », hésitant sur l’orthographe, et j’ai commencé à me raconter l’histoire de Vladimir Kusu (ou Kuzu, peut-être que les orthographes divergent, après tout, ce sont des choses qui arrivent), qu’on surnommait « Señor Ku(s)(z)u » (peut-être, d’ailleurs, qu’après réflexion, cet être imaginaire, je finirais par l’appeler Kuszu), snob de son état, dont le profil, brillant par son absence, avait quelque chose d’irréel parce qu’il semblait déchirer le monde comme un couteau, une feuille de papier. Snob, c’était-à-dire d’une distance hautaine, tout à fait étrangère à son époque, bizarre aussi, tant il est vrai que dérange toujours qui, sans affectation aucune, mais à la faveur d’une seconde nature — on est simplement comme cela — n’est pas comme tout le monde. Que faisait-il de sa vie, ce Señor Kuszu ? Je n’en avais pas la moindre idée ; probablement rien, se contentant de vivre de ses larges rentes. Aurait-il eu des pensées sur la vie, ce Señor Kuszu ? Sans doute, oui. Mais pas de celles qu’on trouve dans les essais de sociologie, d’un autre genre, à la fois plus banal et plus curieux. Et je n’étais plus dans la rue alors, où je marchais pour aller faire des courses alimentaires, j’étais ailleurs, arpentant un territoire imaginaire où des êtres fantastiques ont leur être et se meuvent en toute liberté. Il y a tant de choses possibles, qu’en choisir une seule présente toujours un caractère décevant. Et pourtant, il faut bien vivre une vie. Sous la douche, avant de rencontrer le Señor Kuszu sur le chemin des courses, j’ai pensé de nouveau à ceci que, toute ma vie, on m’a dit que j’étais intelligent et que cela ne m’a jamais rien valu de bon. Et je me suis demandé : si j’avais été plus bête, aurais-je mieux réussi ma vie ? Cette hypothèse ne m’a pas paru absurde, non, avant toutefois de me corriger : mais je ne suis pas intelligent, si j’étais intelligent, je trouverais des solutions aux problèmes que la vie me pose et pas toujours plus de problèmes auxquels je ne trouve pas de solutions, non, je ne suis pas intelligent, je ne comprends rien de ce qu’il m’arrive, absolument rien. Mais ça se prononce comment « Kuszu », au fait ? « Cousou » ou « couchou » ? Je chasse deux pigeons impudents qui se baisent de leurs becs sur le rebord de ma fenêtre. Le jour est pluvieux. Et chaque jour, moi aussi.