dix-neuf novembre deux mille vingt-trois

Si je ne marchais pas, je comprendrais encore moins que ce que je comprends en marchant, autant dire, puisque je ne comprends pas grand-chose, que je ne comprendrais presque rien. Mais je marche. (Marchons, marchons.) Or, entre comprendre et se faire comprendre, et surtout se faire comprendre à soi-même, se faire comprendre de soi-même, il y a un hiatus dont je ne sais combien de pas il faut pour le franchir. Et puis, même, ce n’est pas de l’enjamber qu’il s’agit, ni de passer d’un côté à l’autre, sautiller de comprendre à se faire comprendre, mais de les réunir, pour l’écart abolir. Je n’ignore pas que, sans déséquilibre, je resterais immobile, et alors, ce n’est pas d’un équilibre par opposition au déséquilibre dont j’ai besoin, mais d’un nouveau déséquilibre par opposition à l’ancien déséquilibre. Mettant un pied devant l’autre suivant le chemin habituel, je fais mon auto-analyse sauvage et, soudain, bifurque. Quelques instants auparavant, après avoir fait avec une lucidité cruelle quoiqu’incontestable le diagnostic de la médiocre personne que je suis, j’ai dressé la liste des privations auxquelles j’entendais me soumettre durant les jours à venir. Voici : pas d’alcool, pas de beurre, pas de fromage, entre parenthèses : produits laitiers = yaourts, oui, je pense avec des parenthèses et mets des signes égale dans ma tête, pas de viande. Ensuite, ayant dressé cette liste, j’ai songé à ouvrir un nouveau carnet dans lequel consigner ces privations, ces sujétions, ces régimes auxquels j’entends me soumettre afin de changer enfin, et de n’être plus la médiocre personne que j’étais. Passer au passé. Mais j’y ai renoncé, ou, du moins, je le crois, peut-être que. J’ai besoin de moins d’idées et de plus de discipline. Le problème, ce n’est pas que je ne sache pas, mais que je ne sache pas faire ce que je sais devoir faire. Mes édifices s’écroulent non parce qu’ils sont mal fondés mais parce qu’il n’y a plus d’ouvriers sur le chantier. Ainsi, livrés à l’abandon, ils vieillissent, s’affaissent, dépérissent et, enfin, s’effondrent. Dans ma tête, le temps qu’il fait aujourd’hui a autant d’importance que le temps qu’il fera demain et oui, il y a un lien de causalité entre l’un et l’autre. Physique, là, réel, palpable, il suffit de s’y montrer attentif. Durant mon auto-analyse sauvage, à un moment, cette phrase est apparue, comme une évidence, comme une forme de libération possible : Mais, j’ai déjà échoué. Tous ces mécanismes pervers et imbéciles que je mets en place par peur de ne pas réussir s’effondrent sous le poids de leur propre absurdité : avant, je publiais des livres chez Actes Sud et, aujourd’hui, je n’ai plus d’éditeur du tout, et donc, je n’ai pas à craindre l’échec, j’ai déjà échoué. Ces mécanismes destinés à me rassurer, me faire accroire que, si j’échoue, ce n’est pas vraiment de ma faute et qu’il suffirait que j’arrête de faire ce que je fais (boire, par exemple) pour réussir enfin, mais je ne le fais pas, et c’est pour cette raison que j’échoue, si seulement j’arrivais à arrêter, je réussirais enfin, ces mécanismes n’ont aucun sens, ils sont pleins de vide et ils se vident. Toujours marchant durant mon auto-analyse, j’ai songé qu’il était grand temps que je me rase la tête, mais je ne l’ai pas encore fait. Je me suis laissé une sorte de délai. Se raser la tête, on peut trouver cela futile, voire peu à propos, les jours froids arrivent,  en effet, mais c’est symbolique. Et le délai que je m’accorde avant de passer à l’acte doit aussi me laisser le temps de trouver un couvre-chef.