huit décembre deux mille vingt-trois

Jamais de ma vie je n’ai écouté Taylor Swift. Et, s’il m’est arrivé de l’entendre chanter, ce que je ne pourrai formellement nier, c’est bien malgré moi, et je n’en ai pas eu conscience alors. À aucun moment de mon existence, en effet, ne me suis-je dit : « Tiens, c’est le nouveau Taylor Swift… » ni même : « Oh là là, encore du Taylor Swift ! » Dans une certaine mesure, cet ensemble de faits, qui peuvent sembler anodins, me rassurent : il est possible d’échapper au cours imbécile du monde, mais — et c’est sans doute dans la même mesure où cet ensemble de faits me rassurent qu’ils m’inquiètent —, il n’est toutefois pas possible d’échapper au cours imbécile du monde. Sans rien connaître à proprement parler de Taylor Swift, si ce n’est donc qu’un être humain existe qui se fait appeler par ce nom, je ne puis échapper à la connaissance que cet être humain vient d’être désigné « Person of the Year » par le magazine Time, que je ne lis pas, n’ai jamais lu, mais dont je ne connais l’existence, au moins parce que je sais que, dans sa Lecture on Nothing, John Cage se souvient que : « Half intellectually and half sentimentally, when the war came a-long, I decided to use only quiet sounds. There seemed to me to be no truth, no good, in anything big in society. But quiet sounds were like loneliness, love or friendship. Permanent, I thought, values, independent at least from Life, Time and Coca-Cola. » (*), mais ce que c’est que la « Personnalité de l’année », à vrai dire, je l’ignore. Ce paradoxe — je peux et je ne peux pas — caractérise en propre l’expérience que nous faisons désormais du monde dans lequel nous vivons : nous sommes soumis, littéralement, j’insiste, nous sommes soumis à des stimulations dont nous n’avons que faire, mais nous sommes dans l’impossibilité d’y échapper. Tout ce que nous pouvons faire, si nous ne voulons pas être totalement soumis à ces stimulations, soumis par ces stimulations, comme la majorité semble le tolérer, si ce n’était pas le cas, en effet, si la majorité n’acceptait pas cette soumission, Taylor Swift ne serait pas sacrée personnalité de l’année, c’est tâcher d’élaborer quelque chose qui échappe à cette entreprise de soumission. La première édition de la « Lecture on Nothing » de John Cage, dans Incontri Musicali, une revue fondée et dirigée par Luciano Berio, qui connut quatre numéros de 1956 à 1960, où écrivirent notamment Karlheinz Stockhausen, Pierre Boulez, Umberto Eco, et Berio lui-même, date d’août 1959. L’idée que l’on puisse se trouver aujourd’hui dans une situation exactement identique à celle que décrivait Cage il y a plus de soixante ans, et ce, je le souligne parce qu’il me semble que c’est ce que Cage veut dire, et ce, donc, que l’on soit compositeur ou non, peut sembler déprimante. Qu’est-ce, en effet, que ce monde, où ce qui est vrai et bon est broyé par ce qui est gros et grand, où les sons paisibles sont broyés par le vacarme que fait le monde que possèdent Life, Time, et Coca-Cola ? Qu’est-ce que ce monde et que pouvons-nous faire pour qu’il ne nous rende pas complètement et définitivement sourd ? L’idée peut sembler déprimante, mais elle ne devrait pas l’être : tout ce que nous pouvons faire, c’est trouver des moyens d’échapper à ce broyage, moyens qui ne peuvent être qu’individuels, au sens où ils ne peuvent rien avoir de grand, doivent échapper à tout ce qui est grand. Ainsi, ne devons-nous pas composer, ne devons-nous pas écrire, ne devons-nous pas chanter pour la tribu, mais pour l’individu. Tout ce qui est fait pour la tribu — que cette tribu soit ce que l’on appelle le clan, la race, la religion, le genre, le parti, le mainstream, le pouvoir, et caetera — doit être combattu par en-dessous, par l’infériorité ; le but n’est pas de prendre la place de ce qui est grand, de prendre le pouvoir, le but est de le vider de sa substance. La date relativement lointaine à laquelle John Cage a écrit sa « Lecture on Nothing » paraît lui donner une dimension utopique, parce que le vœu qu’il me semble exprimer n’a pas été exaucé, loin s’en faut, — en outre, si l’on remontait plus avant dans l’histoire, on trouverait des propositions plus anciennes et de même nature — mais elle n’est pas utopique. Cette « Lecture » commence par ces mots : « I am here, and there is nothing to say. » Un peu plus loin sur la première page, John Cage ajoute cette phrase qui est restée célèbre : « I have nothing to say and I am saying it and that is poetry as I need it. » En lisant un peu plus loin dans le texte le passage contre ce qui est « big in society » que je viens de citer, on comprend bien, ce me semble, ce que Cage veut dire par « nothing », ce rien n’est pas le n’importe quoi de qui parle quand même il n’aurait rien à dire, mais le néant même : on ne triomphe pas de ce qui est grand, on ne le vainc pas, on le vide, on montre le vide qui est au cœur de toutes choses, et le mal que cause l’acharnement à remplir ce vide avec tout et n’importe quoi. Taylor Swift n’est qu’un nom de plus, puisque tous les ans il y a une nouvelle « Person of the Year », semble-t-il, de cet acharnement à mettre quelque chose là où il n’y a rien, de l’illusion qu’entretient la société pour remplir le vide, pour dissimuler le néant, car si cette illusion disparaissait, si nous cessions d’être aveuglés, aveugles, la société de soumission s’effondrerait. J’ai dit à l’instant qu’on pouvait remonter plus avant dans l’histoire pour trouver des propositions plus anciennes de même nature ; l’entreprise pascalienne de dépassement de notre néant par Dieu en est une, qui semble radicalement étrangère à celle de Cage, mais ne l’est en fait pas. Dans sa rhétorique, l’effroi que le néant inspire à Pascal indique qu’il y a quelque chose d’autre, une autre vie à vivre, meilleure que celle que nous vivons effrayés par le néant. Mais quand il écrit cette phrase célèbre : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie », le silence dont il parle est le même que celui de John Cage ; c’est un silence étrange, étranger, sans limites. John Cage, qui n’a probablement pas lu Blaise Pascal, rit face à ce silence éternel, mais c’est la même fascination que l’immensité du silence exerce sur ces deux esprits si différents. Qu’il cause effroi ou déclenche hilarité, le silence du néant est le même. Comment se fait-il, dès lors,  que, hilares ou effrayés, nous ne voulions pas entendre à quel point notre bruit nous rend sourds, nous abasourdit ? Comment se fait-il que nous nous livrions, dans un vacarme qui n’a de joyeux que l’illusoire apparence qu’il se donne, à la soumission la plus absolue ? Comment ne voyons-nous pas, dans le visage souriant, le mal qui nous rend malheureux ? Comment ne décelons-nous pas, dans la voix qui nous charme, le mensonge le plus brutal ? Comment nous trompons-nous toujours ?






(*) Ce passage, et probablement d’autres, je n’ai jamais vraiment pris la peine de vérifier, donnant lieu à un contresens majeur dans une certaine traduction en français de Silence, où « Time, Life and Coca-Cola » est traduit par « le Temps, la Vie et Coca-Cola », je me permets d’en proposer la variante que voici (version différente, en tout cas de mémoire, de celle que j’ai proposée dans ma traduction du livre de Kyle Gann consacré à 4’33’’ que je n’ai pas envie de consulter) : « Pour moitié intellectuellement et pour moitié sentimentalement, quand la guerre est venue, j’ai décidé de ne plus me servir que de sons paisibles. Il me semblait qu’il ne pouvait y avoir de vérité, ni de bien, dans tout ce qui est grand socialement. En revanche, les sons paisibles étaient comme la solitude, l’amour ou l’amitié. Des valeurs permanentes, pensais-je, indépendantes du moins de Life, Time et Coca-Cola. »