dix-sept décembre deux mille vingt-trois

Chaque jour, je lis le journal de Guillaume Vissac. Bien souvent, les avis qui me semblent s’y exprimer, je ne les partage pas entièrement ou, ce qui revient à peu près au même, si c’était moi, je ne les exprimerais pas de la même façon, les goûts littéraires ou autres qu’on y découvre me sont parfois étrangers et certaines des préférences qui sont celles de son auteur, et qui pour nombre de nos contemporains paraissent constituer l’alpha et l’oméga de l’expérience humaine, ne sont pas les miennes, mais je crois que, si je ne devais plus le lire, il manquerait quelque chose d’important dans mon existence. Je me sens profondément relié à ce journal, comme si ce que je ressentais avoir en commun avec son auteur et lui était beaucoup plus puissant que ce qui semble nous distinguer. La raison est-elle que, comme aujourd’hui, le sentiment que c’est trop tard, je le connais moi aussi ? Sans doute, oui, pour partie, du moins, et, en tout cas, non pas tant pour la lettre que pour l’esprit de la chose. Lui et moi, ne sommes-nous pas victimes de la même illusion que le monde social force en nous ? Quand je suis sorti marcher dans le froid de ce dimanche matin, tel un bateau sur un étang brumeux, le soleil voilé baignait la ville dans sa douce lumière, pâle, et l’atmosphère au calme, tout semblait apaisé, apaisant. L’était-ce ? Qu’est-ce qui l’est ? En marchant, je pensais à cette impression d’avoir fait les mauvais choix qu’exprimait le journal de Guillaume Vissac. Moi aussi, bien souvent, n’ai-je pas eu ce sentiment d’avoir commis une erreur, notamment en quittant Paris pour Marseille, et d’avoir manqué, ce faisant, les opportunités qui s’offraient alors à moi, de n’avoir pas su profiter de la parution de mes trois livres chez Actes Sud pour me constituer un réseau de relations utiles digne de ce nom, croyant que ce qui comptait, ce qui compterait toujours, et par-dessus tout, c’était l’écriture, alors que, dans la vie d’un auteur, l’écriture constitue une partie infime du métier, et presque négligeable ? Et puis, tout en marchant, je me suis fait remarquer que, en vérité, la plupart des gens qui comptent dans le milieu en général, ou dans tel sous-milieu en particulier, je n’aurais pas envie de les avoir à dîner. (Même si je ne connais pas tout le monde, loin s’en faut, dans le milieu, pour avoir eu l’occasion de travailler, déjeuner, dîner ou cocktailer avec certaines personnes qui comptent, éditeurs, écrivains, attachées de ceci, directeurs de cela, libraires, et que sais-je encore ? je sais toutefois de quoi je parle.) Et qu’ainsi, je suis victime de l’illusion du succès, lequel succès est bien une réussite professionnelle, mais n’a rien à voir avec les raisons pour lesquelles j’écris, chaque jour, ni pour lesquelles, chaque jour, je lis le journal de Guillaume Vissac, ni pour lesquelles, c’est ce que je pense, chaque jour, Guillaume Vissac écrit. Aussi, nos conceptions, nos sentiments, nos sensations, même, sont-ils parasités par des considérations qui sont étrangères à ce que nous faisons, aux raisons pour lesquelles nous le faisons et aux fins vers lesquelles nous tendons en le faisant. L’autre jour, Nelly m’a fait part du désarroi de cet auteur qui, courant de résidence en résidence pour gagner sa vie, s’apercevait qu’il n’avait même plus le temps d’écrire. Mais oui, ai-je répondu à Nelly, parce que son métier, ce n’est pas écrivain, mais acteur culturel : en résidence, on ne lui demande pas d’écrire le livre qu’il a envie d’écrire, on n’attend pas de lui qu’il se consacre pleinement à l’œuvre que l’ordinaire de la vie sociale l’empêche d’accomplir, on ne le met pas à l’abri du besoin pour qu’il puisse se consacrer corps et âme à son art parce que son art en vaut la peine, on lui demande de faire des actions auprès des publics, de tenir le journal en ligne de sa résidence, de valoriser sa résidence d’écrivain auprès des autres acteurs du secteur et des partenaires de la collectivité territoriale qui lui accorde une subvention pour mettre en œuvre la politique publique que l’État déconcentre parce que c’est moins cher de payer des écrivains ratés qui sont heureux qu’on les fasse bénéficier d’un quantième de subvention plutôt que de salarier de vrais professionnels qui pourraient mener une action culturelle digne de ce nom, et efficace, pour réellement rendre la culture démocratique, sur le long terme. Pourtant, le milieu nous fait accroire que ces gens-là, qui donc courent de résidence en résidence, de bourse en bourse, de rencontre en rencontre, réussissent alors que, en vérité, ils échouent : ils font tout sauf écrire. Moi, c’est vrai,  là, affalé sur mon lit, comme ce matin, enfin rentré de ma flânerie hivernale, j’écris, mon ordinateur portable posé sur les genoux, il peut sembler que je sois un raté, et c’est d’ailleurs ce qu’il m’est arrivé de penser, et qu’on me le dise (peut-être, c’est vrai, je n’y avais jamais pensé, peut-être ne me serais-je jamais dit que j’étais un raté si, d’abord, quelque personne bien intentionnée ne l’avait dit, ne l’avait pas sous-entendu, ne me l’avait pas fait comprendre pour me faire du mal) et pourtant, je fais tout ce qu’il faut que je fasse : j’écris, sans avoir de compte à rendre à personne, j’écris, sans dépendre de personne, j’écris, sans rien demander à personne, j’écris, sans rien quémander à personne, j’écris. Or, de ce point de vue-là, qui est l’inversion du point de vue inversé, la remise en ordre, sur ses jambes, à l’endroit de la réalité, comment ce à quoi je consacre le meilleur de mon temps pourrait-il être considéré comme un échec ? N’est-ce pas, au contraire, tout le contraire ? Je ne suis passé à côté de rien. Tout est ici. J’écris.