dix-huit décembre deux mille vingt-trois

Je sais ne pouvoir que dormir. Comment se fait-il alors que pendant tout ce temps que dure le jour je supporte l’existence ? Le flux diluvien de l’information n’a aucun sens. Et pourtant, il coule, il coule, il coule, et il semble impossible de le couper, et il me semble impossible de m’en couper. Il coule, il coule, il coule, et moi je me sens pris dans son cours comme un vulgaire bout de bois que le flot charrie indifférent. Je me sens lourd et n’offre aucune résistance. Tout ce que je vois, tout ce que j’entends, rien de tout cela n’a le moindre sens, mais c’est là, et je regarde, et j’écoute. Et tout le monde semble s’en accommoder. Tout le monde semble désirer le régime de cette existence. Je ne sais plus où (je ne veux pas m’en souvenir, que je m’en souvienne parce que cela existe est déjà suffisamment pénible en soi), je lis qu’un artiste contemporain est en train de générer un térabit d’images de ciel en donnant comme seule instruction à une intelligence artificielle le mot « sky ». J’aimerais ne rien comprendre, mais tout est trop clair, tout est trop vrai. Je ne voudrais que dormir. J’ai le sentiment qu’il y aura toujours une bonne ou une mauvaise raison, une bonne ou une mauvaise excuse, un bon ou un mauvais prétexte, une cause ou une autre, une chose ou une autre, un ennui ou deux, de ne pas faire ce pour quoi je suis fait, mais suis-je seulement fait pour quelque chose ? Cette idée ne repose-t-elle pas sur un grand malentendu, une grande illusion ? Si je regarde les choses telles qu’elles sont, je ne puis que constater le fait, un peu crûment, mais sans rien travestir, heureusement : je ne vaux pas grand-chose (« pas grand-chose » synonyme de « rien », un peu plus poli). C’est la réalité, banale, simple ; — difficile de le nier. Parfois, si mon père ne m’appelait pas au téléphone, et si nous ne nous parlions pas, une ou deux fois par semaine, parfois plus, parfois moins, je pourrais croire que j’ai disparu de la surface de la terre, que je n’existe tout simplement plus. Je n’ai pas presque pas de contacts avec mes réputés semblables. Et ce n’est pas que je n’en cherche pas, ce n’est pas vrai, non, c’est même l’exact contraire, mais tout semble se refuser à moi. Comme si je ne suscitais pas le moindre intérêt. Tu peux rayer le « comme si », me dis-je. Mais à quoi est-ce que cela sert, aujourd’hui de me dire quelque chose ? Tout n’est-il pas de ma faute ? Mon existence, même. Je voudrais dormir, c’est tout. Il faudrait que je fasse ma révolution, mais je n’en ai pas la force. Je trouve toujours une bonne ou une mauvaise raison, une bonne ou une mauvaise excuse, un bon ou un mauvais prétexte, une cause ou une autre, une chose ou une autre, un ennui ou deux, de ne pas la faire. Dès le lendemain, les décisions du jour seront oubliées ; c’est qu’elles n’ont jamais existé. Je veux quelque chose qui n’existe pas et ne suis pas assez fort pour l’inventer. Première tâche à laquelle je me devrais mettre, pourtant. Au lieu de cela, rien. Rien, oui, voilà qui est « conforme au moi ».