Noter des remarques disparates sur le sens du mythe du Minotaure, la mort et la fin de la civilisation occidentale, cela ne constitue assurément pas la structure d’une pensée cohérente, comme le voudrait une sorte de tout organique, mais ces remarques (celles-là ou d’autres que je consigne au crayon dans tel ou tel de mes carnets) ne sont pas non plus les fragments de ce tout défaillant, vacant ; ce sont des expressions de la vie, des pensées vivantes, des pensées en vie. Le tort, en ce qui concerne les pensées en vie, n’est pas de ne parvenir pas à les rassembler en une structure cohérente, une sorte de système, comme on ne dit plus trop de nos jours, lequel système n’est jamais qu’un artifice destiné à rassurer qui souffre d’inconfort existentiel et, ne se tenant plus debout tout seul, a besoin d’une canne sur laquelle s’appuyer pour ne pas tomber et continuer, clopin-clopant, à aller de l’avant, mais lentement, petit pas petit petit pas, non, le tort est de ne pas les consigner toutes, de ne pas noter avec une rigueur maniaque exactement tout ce qui me passe par la tête. D’autant que, ces différentes remarques, encore que rien ne semble les relier logiquement entre elles, je sens qu’elles conspirent à quelque chose et qu’il me faut conspirer avec elles, m’astreindre à la discipline de la rhapsodie, à la possibilité que quelque chose, quelque chose d’imprévu, quelque chose d’impensé, sourde. À quoi bon penser, en effet, si ce n’est pour penser l’impensé ? S’il est vrai que tout le monde pense plus ou moins la même chose — c’est cela qu’on appelle « une époque » —, il faut être prêt à recevoir, comme en un éclair, l’éclaircie, le quelque chose qui, justement, se joue du déjà pensé, prêt-à-penser, de l’époque, se trouve aux frontières de la conscience, là où les frontières perdent de leur réalité, comme dans la vie réelle, bien souvent, où les frontières sont abolies par la guerre, l’invasion, la migration, la fin de la civilisation, et que sais-je encore ? Oui, que sais-je encore ? Il y a tant de choses auxquelles je ne pense pas, auxquelles je me défends de penser, auxquelles on me défend de penser, comment ces choses-là, ces choses interdites, ces choses impensées, ne seraient-elles pas les plus intéressantes à penser, celles qu’on a le plus envie de découvrir, et de les dire ?