Penser mes pensées. Ce n’est pas le langage qui parasite, c’est cette mythologie dont Wittgentein dit dans ses remarques sur Frazer qu’elle est déposée dans notre langage (« In unserer Sprache ist eine ganze Mythologie niedergelegt. »). « Déposée », il me semble, comme les sédiments sont déposés, et c’est là-dessus, sur ces couches successives, que nous bâtissons quelque chose, que nous parlons. Comment s’étonnerait-on dès lors que nous racontions n’importe quoi ? Cette phrase, je n’y ai pas pensé aujourd’hui, mais il y a quelques jours. Par quelle opération ? À vrai dire, je l’ignore, peut-être une association d’idées à la suite de l’idée de « ville-sédiment » que j’avais évoquée à propos de Paris (idée pas franchement originale, mais passons ; tout ne peut pas l’être). En pensant à cette remarque, je me suis fait remarquer à mon tour pour la première fois depuis qu’elle me passe par la tête — c’est-à-dire : depuis un certain temps — que le terme de « mythologie » n’était en fait pas le plus approprié. Peut-être que, sous la plume de Wittgenstein, il est une sorte d’héritage du positivisme logique, mais ce n’est pas à proprement parler la mythologie qui pose problème, à moins de supposer que les mythes sont des explications des phénomènes naturels qu’une explication scientifique permet ou permettra de dépasser (ce qui est une croyance positiviste, pour ne pas dire : « un mythe positiviste »). Or, cette idée est erronée. Par exemple, on peut tenter d’expliquer le mythe du labyrinthe du Minotaure en le rapportant à la complexité architecturale des antiques palais crétois de Cnossos (par métaphore, la complexité serait devenue l’architecture même), mais cette sorte de dissolution passe à côté du sens du mythe qui depuis des milliers d’années nourrit l’imaginaire occidental. Pour dire les choses autrement, les recherches archéologiques d’Evans n’ont pas empêché Borges de fantasmer à mort (trop, même, à son goût, finit-il pas confesser) sur le labyrinthe et d’en faire un symbole crucial dans ses contes. L’explication n’épuise pas le sens. L’explication n’explique rien. Ce que je veux dire, c’est que je ne crois pas qu’il faille parler de « mythologie », mais plutôt d’illusions, de fausse conscience. Ce qui nous fait défaut aujourd’hui, au contraire, n’est-ce pas précisément une mythologie, des croyances qui structurent nos catégories mentales ? Je n’ai pas de réponse à la question. Peut-être, même, la question n’est-elle pas une bonne question. Quand je dis, comme il m’arrive donc quelquefois de le faire, que je veux « penser mes pensées », ce que j’entends par là, c’est que je voudrais parvenir à désédimenter ma pensée, à la désensevelir, à la dégager, mais pas comme on fait dans une fouille archéologique ; ce n’est pas de l’histoire qu’il faut dégager la pensée, c’est du présent, de l’époque. Les mots sont usés et les néologismes sont des trompe-l’œil. Comment parler dès lors ? Comment dire quelque chose ? Est-ce seulement possible ? Cette question, au sens où je l’entends, n’est pas une question rhétorique : elle devrait préoccuper quiconque est occupé à penser ses pensées, quiconque est engagé dans la tâche d’écrire, au lieu de recevoir le langage contemporain comme une évidence, un donné (regarde comme les mots se répandent comme des virus contre lesquels il ne semble pas y avoir de vaccin, ni d’ailleurs de geste-barrière). Or, ce n’est pas la faute des mots s’ils sonnent creux. En soi, chaque mot n’est rien que flatus vocis. C’est l’usure qui rend creux le son des mots. Que tout le monde dise la même chose ne rend pas la chose vraie, mais creuse. Nuance de taille : qu’est-ce que la pensée sinon un art des nuances ? Jeu avec les volumes, ombres portées du langage.