Moins de fatigue qu’hier. Comme par l’effet d’une recherche de revanche de mon corps sur le passé de lui-même, dans une débauche un peu imbécile d’énergie, je suis tenté de m’en prendre à la terre entière, mais ne persévère pas dans cette voie, qui n’est pas la mienne, j’en suis convaincu. Si tout me semble laid, la cause en est-elle que je ne regarde pas le bon côté des choses ? Mais quel est le bon côté des choses ? Tous les côtés des choses ne sont-ils pas le bon côté des choses ? Et la chose même, n’est-elle pas la somme de tous ses côtés (qu’ils soient bons, qu’ils soient mauvais) ? Peu m’importe, les choses — ou qui les fait, plutôt —, je les laisse telles qu’elles sont. Et peu à peu, je sens mon regard changer de forme, mes yeux s’arrondir. Et, à l’envie d’en découdre d’une manière ou d’une autre, l’étonnement se substitue, un peu trop muet, peut-être, mais sincère. La chose vraie n’est-elle pas dans la forme de mon regard, — rond comme une bille, — rond comme une planète, — rond comme le retour des choses qui s’enroulent autour d’elles-mêmes ou se décentrent, cercles excentriques, toujours un peu plus ailleurs ? D’un coup, je laisse tout tomber et, sans fracas, lève la tête vers le ciel gris, là, un coin, à main gauche de la tour. Comment se fait-il que le silence me semble un peu plus exact, alors, un peu plus précis ? Si l’on comparait cet instant à celui d’avant, on conclurait sans doute que rien n’a changé, mais ce n’est pas vrai : le monde déjà ne se ressemble plus. Le monde se ressemble-t-il jamais ? Aux yeux de qui sait le regarder, probablement pas. Aux yeux du nombre, il n’est jamais que lui-même. Mais c’est vague, tout ce que tu nous dis là, Jérôme, bien vague. Oui, vague, comme l’est mon sentiment. Ou vaporeux, mais cela veut dire, je crois, la même chose ; non l’absence d’assurance, son impossibilité. Est-ce la solitude qui pousse à la solitude ? Tu veux dire à en prendre son parti ? Oui, c’est ce que je veux dire. Alors, en effet, on ne peut pas l’exclure, non. Chacun sa vie, et la mienne se déroule ici, dans cet espace étrange, quasi sans épaisseur. Le calme profond que je ressens n’est pas feint, pourtant, pas forcé. J’entends : pas désespéré non plus. Et comment se fait-il que je croie qu’il est si peu de moi, ce sentiment ? Suis-je moi-même victime des préjugés que j’entretiens à mon endroit ? Sérénité (Gelassenheit), c’est vrai, n’est pas un mot commun chez moi, parce que j’ai abandonné l’abandon. Souvent, je me le dis, l’espèce de foi — non religieuse, immanente, inébranlable — que j’ai en moi (l’écriture) n’est pas raisonnable : toutes les preuves disponibles viennent la contredire. C’est vrai, ce n’est pas raisonnable. Tout à l’heure, comme en une sorte d’éclair de lucidité dépourvu de charité (après tout, je ne suis pas chrétien), j’ai eu conscience que je n’avais jamais eu envie de pardonner à la dernière folle qui m’avait traité de raté. Et que si je l’ai fait, c’était à l’encontre de moi-même. Et que c’était une erreur. Pire, sans doute, une faute. Comment la corriger ? Eh bien, tout simplement : en n’abandonnant pas la foi que j’ai en moi.