vingt-six janvier deux mille vingt-quatre

Cette nuit, je me suis réveillé dans une sueur froide parce que j’avais raté ma vie. Ce qui m’étonne, à présent que je songe à cet épisode de réveil nocturne, ce n’est pas la sueur froide en elle-même, mais plutôt que la conscience que j’aie raté ma vie me réveille encore. Même dans la nuit, rien de nouveau sous le soleil. Les ans passent, l’échec demeure. Et pourtant. Je vais avoir cinquante ans, me disais-je ainsi, ce qui est un peu précipité, et je n’ai rien accompli, et je n’ai aucune perspective d’avenir, rien. Si j’étais un peu plus malin que moi, me dis-je à présent, plutôt que de morfondre de la sorte, je prendrais ma plus belle plume et, en bon petit Beckett d’opérette, j’écrirais un livre sur les vertus de l’échec et ses rapports avec la condition humaine. Mais je crois que, malgré tout ce dont je m’accuse, ou m’accable, mais c’est à peu près pareil, j’ai encore trop de dignité pour ce faire : ma misère, je n’ai pas le cœur de l’exploiter, je la considère, je m’y plonge, je tâche d’y faire face, mais de l’argent avec, même pas beaucoup, même des clopinettes pour prouver au monde social que j’existe, cela, je ne le puis pas. Au réveil, donc, au lieu de tremper ma plume dans l’aigreur de ma nullité pour la vendre contre un peu de notoriété bien imméritée, je suis allé me promener. Une bruine vaporeuse tombait sur les rues de Paris et, à un certain moment, j’ai résisté à la tentation de m’énerver contre le temps qu’il faisait, comme je l’aurais fait, jadis, avant de quitter Paris pour Marseille et puis de quitter Marseille pour Paris, et puis, et puis, c’est tout, non, j’ai accepté le temps qu’il faisait parce que, en vérité, le temps qu’il faisait n’était pas si désagréable que cela. On peut préférer le ciel bleu à la pluie fine, c’est certain, mais on ne peut pas reprocher au temps qu’il fait de ne pas obéir à nos désirs. Désirais-je le ciel bleu, ce matin ? Non, je ne le crois pas. La preuve : au lieu de me morfondre, de faire demi-tour en ronchonnant, j’ai poursuivi mon chemin et l’écriture de cette espèce de conte, Is’phahan, dont j’ai consigné par écrit la première version dans mon journal, le vingt janvier deux mille vingt-quatre, tout en marchant sous la pluie, j’ai composé certaines des phrases qui devaient rythmer la suite de mon conte et, quand je suis rentré chez moi, le plus simplement du monde, je me suis assis à ma table d’écriture, et j’ai écrit les phrases que j’avais composées. Est-ce que cela a résolu mon « problème avec l’échec » ? Je ne crois pas, non. Parce que, d’un certain point de vue, je crois que je n’ai pas de « problème avec l’échec ». Ce que pense André Monculovitch de Sylvain Bouteille ou un autre d’un autre, des dangers du fascisme et de l’extrême-droite en France terre d’accueil, cela ne me concerne absolument en rien. Le petit monde littéraire qui passe à la télévision pour vendre sa marchandise comme le camelot du pauvre m’est parfaitement étranger. C’est vrai que, du point de vue de toutes ces braves gens qui comptent dans le milieu comme on dit, qui ont des opinions sur la guerre, le bien, le mal, la littérature et le progrès technique, toutes ces braves petites gens qui comptent plus ou moins selon qu’elles vendent plus ou moins, mais qui comptent toujours plus que moi, ma vie est un échec, mais en tant qu’œuvre, je ne le crois pas, non, je crois que c’est même tout à fait le contraire, mais cela, évidemment, je ne peux pas le prouver, je ne puis que l’affirmer, et je conçois bien que ce genre d’affirmations ressemblent à celle d’un homme qui, se dressant soudain sur le banc des accusés où il se trouve menotté, crierait pour se défendre : « Je ne suis pas fou ! », preuve irréfutable qu’il est fou, un homme sain d’esprit n’a pas besoin de se justifier, il l’est, sain d’esprit, tout le monde peut le voir : il est comme tout le monde. Être comme tout le monde, la voilà, l’affaire d’une vie. Pour cela, on est prêt à tout, même à s’humilier, « pour dix euros par mois, vous me donnez la liberté de créer », à défaut de prime time, tu te filmes sur internet, c’est ta façon d’exister. Est-ce que ça les empêche de dormir, ces gens, d’être comme tout le monde ? Je n’en sais rien. Et je crois que je ne veux pas le savoir. Moi, et ce n’est pas la première fois que je le confesse, oui, cela m’empêche de dormir de n’être pas comme tout le monde. Mais qu’est-ce que j’y peux ? Ce n’est pas comme si j’avais choisi de l’être, d’être comme je suis. Parfois, comme ce matin, avant de sortir me promener, sous la douche, je me demande quand j’ai raté pour la première fois, s’il y a un moment que l’on peut dater précisément, un avant et un après, comme on dit à la télé, et parfois, même, je cherche, précisément, à dater ce moment, mais à quoi est-ce que cela peut bien servir, sinon à me faire du mal, gratuitement ? Alors, je m’efforce d’oublier cette recherche, je pense à autre chose, encore que je n’y parvienne pas toujours. Après tout, d’un point de vue qui paraîtra totalement étrange à mon époque, laquelle ne comprend que le langage corrompu de la résilience et du développement personnel, peut-être est-il bon d’être réveillé, toute sa vie durant, la nuit, en sueur, par la certitude absolue d’avoir raté sa vie, peut-être est-il bon de ne pas se laisser engraisser et étouffer dans le confort suffisant de la réussite, laquelle renforce toujours nos préjugés, fait de nous des gens rassis, qui ne doutent plus, qui ne croient plus, qui ne pensent plus, qui ne vivent plus, qui n’aimant plus qu’eux-mêmes n’aiment plus rien ni personne, que leur image lisse, insipide et désespérante. Pas plus que la normalité, je ne désire l’anormalité, ni quelque illusoire paix. Comme la corde d’une lyre, comme la corde d’un arc, je me tends à la pensée de la mort, et je vibre, et je vis.