Quelque chose, mais rien. Est-ce grave d’attendre ce qui ne vient pas ? De l’attendre et que cela ne vienne pas ? Je ne sais pas. Je manque de nourriture en ce moment, lis peu, voire pas du tout, ne trouve personne à qui parler, et à force de me parler à moi tout seul, à la longue, bien sûr, il me semble que je n’ai plus rien à me dire. Différemment mais dans un ordre de pensées identique, je ne supporte pas le bruit mais, quand le bruit s’arrête, j’ai la sensation qu’il me manque quelque chose, comme si je ne parvenais pas à me déshabituer du bruit parce que, c’est toujours la même sensation que je cherche à comprendre, j’ai l’impression que, dans le bruit, il y a toute l’information du monde et que, si je n’ai pas accès à cette information, je vais passer à côté de quelque chose d’important. Évidemment, pris dans le bruit que fait l’information, je me rends bien compte qu’il n’y a rien d’important, que pour moi tout ce bruit est indifférent, est dépourvu de sens, — comment se fait-il alors que je sois comme hanté par cette idée ? Suis-je en quelque sorte intoxiqué ? Peut-être sommes-nous tous intoxiqués ? Mais non, c’est-à-dire : je ne cherche pas la réponse à la question qui me noie dans la masse, qui explique que je suis comme tout le monde. Je suis comme tout le monde, et ce n’est pas la question. Plutôt : c’est comme si j’essayais de soigner un mal de tête en intensifiant l’exposition à ce qui me semble en être la cause. Le paradoxe comme folie pure, auto-intoxication, insulte faite à soi-même. Dans le journal, je lis le récit d’une femme qui parle de feu son couple et raconte que, pour tâcher de remédier aux problèmes qu’elle rencontrait avec son compagnon, avait décidé d’avoir des relations sexuelles en dehors du couple, lequel a fini par se séparer (comme s’il avait pu en aller autrement). Je ressens une profonde tristesse à la lecture de ce récit parce que, à aucun moment, la multiplication des relations sexuelles avec des partenaires différents ne parvient à dissimuler la misère sentimentale dont souffrent ces gens : malgré l’évidence de leur détresse, de leur misère affective, sentimentale, émotionnelle, c’est comme s’ils étaient incapables d’accéder à la conscience que leur vie n’a aucun sens et qu’ils sont très malheureux. J’entends : c’est comme si cette conscience était là, disponible, évidente dans les événements que l’on raconte, et qu’on était cependant incapable d’y accéder, comme si, racontant des événements, on ne comprenait pas que, ces événements, c’est soi-même qui les vit et pas un étranger à qui il arrive des choses et puis, à la fin, la relation de couple est finie. De fait, dans tous ces récits en première personne dont le journal fait son pain hebdomadaire (la rubrique s’appelle « S’aimer comme on se quitte », ce qui en soi est une phrase terrifiante, comme si on prenait tout par la fin, par l’échec, comme si on envisageait tout le possible du point de vue de son impossibilité, s’étonnant ensuite que « ça ne marche pas »), il y a une impersonnalité saisissante : les gens semblent vivre des vies qui ne sont pas les leurs, qui correspondent à ce que, du point de vue de la vie sociale, on attend d’une vie — à gauche, par exemple, le migrationnisme, l’écologisme, la promotion d’une sexualité multiplicationniste, toutes ces choses qui sont dans l’air du temps —, mais qui ne sont pas incarnées par les gens, comme s’il s’agissait de coquilles vides que personne n’habite mais les coquilles existent tout de même parce que c’est cette forme dont on nous dit qu’elle doit être celle de notre vie, mais que cette forme donne des vies invivables (au sens où elles n’ont pas de signification, rendent malheureux qui les vit), tout cela semble au-delà de ce qui peut parvenir à la conscience, comme si le modèle de la vie était plus puissant que ce que la personne ressent elle-même quant à sa propre vie (« Si rien de ce que je fais ne me rend heureux, pourquoi est-ce que je continue à faire ce que je fais ? » ne semble pas être une question susceptible de recevoir une réponse), comme si le conformisme était si fort que plus personne ne pouvait plus habiter sa propre vie. Beaucoup de « comme si » dans mes phrases, mais tant pis, c’est le risque que j’accepte de courir pour penser mes pensées. Il y a des phrases qui sont au-delà des limites de la grammaticalité, mais cela ne doit pas m’empêcher de les écrire : elles cherchent quelque chose qu’il est difficile d’exprimer non à cause du langage en soi mais à cause de la fonction que l’on attribue au langage — exprimer des idées qui existent indépendamment du langage. Or, cela, précisément — que le langage exprime des idées qui existent indépendamment du langage — est une confusion qui empêche de penser clairement. Comme on n’arrive pas à penser clairement la chose, on dit que c’est à cause du medium — le langage — qui, du fait de son imperfection fondamentale, se trouve toujours en manque, en défaut, et nous rend inapte à accéder à la chose. Mais la chose, existe-t-elle seulement indépendamment du langage ? Et quand bien même ce serait le cas, serait-ce la faute du langage ? Illusion d’un langage autre, lequel se passerait du langage. Ainsi, suis-je toujours étonné quand j’entends des écrivains se plaindre du langage : Mais, ai-je envie de leur rétorquer, ne vous rendez donc pas si malheureux, faites autre chose de votre vie, je ne sais pas, moi, de la poterie. Pour moi, le langage est parfait. La preuve, je parle, j’écris.