vingt-huit janvier deux mille vingt-quatre

Vingt-huit jours sans alcool : janvier abstème. C’est un peu tôt pour la lucidité absolue — je n’ai encore que des éclairs —, mais c’est assez pour avoir le sentiment de me rendre à moi-même. Est-ce que l’abstinence me rend plus facile à vivre ? Non, je crois que c’est même tout le contraire. L’alcool m’a toujours servi à me sentir comme tout le monde : désinhiber, socialiser, faciliter la parole — autrement, c’est vrai que je peux très bien me passer de parler pour dire n’importe quoi, réservant la parole à ce qui m’importe vraiment, et donc je la fais rare, faute généralement d’interlocuteurs à la hauteur —, ne plus penser, etc. Dès lors, ne pas boire, ce n’est pas redevenir normal, non, c’est redevenir anormal, — étrange, bizarre, muet. Comme quand tel de mes cousins se sentait autorisé à dire, dans un sarcasme mal dissimulé par un faux intérêt : « Il ne parle pas beaucoup, Jérôme… », ce qui voulait dire : « Il est un peu demeuré quand même, celui-là. » Sans doute, oui, suis-je un peu demeuré. Ou du moins, c’est une façon de me voir depuis la normalité. D’ailleurs, regarde, à en juger par l’absence d’intérêt que je suscite, la société est comme tel de mes cousins (ou plutôt, il l’incarne à la perfection dans sa banalité sans intérêt). Mais, et c’est un raisonnement intéressant, est-ce que je change de façon d’écrire pour correspondre à ce que je m’imagine que la société attend des gens comme moi ? Est-ce que je me transforme en acteur culturel pour habiter la résidence, toucher la subvention, palper la bourse ? Non, j’écris ce qu’il faut que j’écrive, et tant pis si cela ne rencontre aucun succès. Alors, c’est toujours le même raisonnement, arrêter de boire, c’est me défaire de cette idée à laquelle je devrais correspondre et qui n’est pas la mienne, ne m’appartiens pas, ne m’intéresse pas, ne me plaît pas. Dans le cahier de 1881 où il a notamment consigné ses réflexions à propos de l’éternel retour (M III 1), Nietzsche note aussi ceci : « Les plus puissants effets nous échappent : il nous est toujours loisible de ruiner la race humaine, car ce n’est qu’au terme de plusieurs siècles que nous mesurons ces effets selon les individus. Est-ce que par exemple le café ou l’alcool ne seraient pas des toxiques lesquels ingurgités de façon régulière comme à présent auront fini dans 2000 ans par détruire l’humanité ? » Cette vision de l’évolution de l’espèce humaine peut sembler étonnante, mais Nietzsche pense toujours en termes de développement, d’avenir, de devenir d’un nouvel être humain, ou de l’impossibilité de l’avènement de ce dernier. En ce moment, un tel souci m’est parfaitement étranger : si, demain, l’immense majorité de la population mondiale disparaissait dans un cataclysme ou une épidémie, cela me laisserait complètement indifférent. En revanche, rapporté à l’individu, à la chose limitée dans le temps et dans l’espace que je suis, cette réflexion prend une autre dimension : l’effet différé est sans commune mesure avec l’effet immédiat, celui auquel on s’attache pourtant, et l’intoxication, si elle n’est pas constante, devient permanente. Dans tout cela, recherche — pour parler comme FN — de « la grande santé » : « Et maintenant, pour avoir été pendant longtemps en route, nous autres Argonautes de l’idéal, plus courageusement que de raison, et nonobstant maints naufrages et dommages, jouissant d’une santé meilleure qu’on ne voudrait nous le permettre, d’une santé redoutable, à toute épreuve — maintenant il nous semble qu’à titre de récompense, nous soyons en vue d’une terre inexplorée dont nul n’a encore délimité les frontières, d’un au-delà de toutes les terres, de tous les recoins jusqu’alors connus de l’idéal, d’un monde d’une telle surabondance de choses belles, étranges, problématiques, effrayantes et divines que notre curiosité autant que notre soif de possession s’en trouvent mises hors d’elles-mêmes — oh, et tant et si bien que rien désormais ne saurait plus nous rassasier ! »