trente janvier deux mille vingt-quatre

Une langue est-elle morte ou sa cause, perdue ? Sa cause, ou la nôtre ? C’est qu’il y a causer et causer. Et qu’on ne sait si c’est la même chose. Causa, cosa, un goût prononcé pour la prononciation ; — faut-il ou coi tolérer les accents ? Parla patois ? Par le patois décline, cause, cause, causa, cosa : toute langue est-elle causa sui, qui se cause elle-même causant d’elle-même ? Mais qui voudrait la langue seule parler de la langue seule ? À moins, c’est à ne rien dire, de la laisser parler toute seule, et soi-même tout seul, risquer le dialogue du sourd de la langue avec lui-même, du sourd à la langue avec elle-même, là d’où rien à propos ne sourd, quelque mot cherché jamais trouvé, lequel on aurait à perpétuité sur le bout de la langue sans parvenir à le déplacer, à le dépasser, pas même nenni monter d’un étage pour voir un peu plus loin que le bout de son nez. Mais qu’est-ce que notre cause, à nous, notre chose ? De l’autre côté du boulevard — ce que je vois —, écrans allumés sur les émissions de télévision, et n’est-ce pas là notre unique idiome ? Langue vivante, mais de qui ? Qui parle, cela ne tient-il pas toujours un peu du mystère ? On voudrait s’enfermer dans son idiolecte qu’on ne s’y prendrait pas mieux que, les yeux ouverts sur le monde, esbaubis, s’étonner : mais comment peut-on bien vivre ainsi ? Bien vivre ainsi, je le crains, on ne le peut, ou alors, c’est que quelque chose fait défaut, c’est gros pourtant, gros comme le nez au milieu de la figure, mais comme on ne voit pas plus loin que lui, les choses restent là, sur le bout de la langue, sans nulle cause de se mouvoir, à perpétuité pétrifiée, la langue, qui mouline, brasse, et personne qui embrasse. Furer, disait-on en Provence pour  dire « embrasser avec la langue ». Quelles furent-elles les causes qui conduisirent tout un peuple à ces extrémités, yeux de rien, de qui la langue avalée ? Pprrrttt, qui ne sait, épaules haussées et les paumes des mains au ciel levées. N’est-ce que cela, alors, parler, — faire du bruit avec la bouche ? Du premier au dernier, même bavardage si insensé qu’on ne distingue plus la bave de l’articulé. De quoi demeurer coi. Il ne faut pas rêver. Dans la journée, de temps à autre, à voix haute, j’essaie de prononcer les phrases que je lis et me désespère de ne savoir pas accentuer là où il faut, faire sonner la chose. « Chantars no pot gaire valer. si d’ins dal cor no mou lo chans. ni chans no pot dal cor mover. si no-i es fin’ amors coraus. per so es mos chantars cabaus. qu’en joi d’amor ai et enten. la boch’ e-ls olhs e-l cor e-l sen. »