trente-et-un janvier deux mille vingt-quatre

Une voie mais laquelle ? La voie qui se tait ? Sans unité précédente, nul fragment, mais comment dire alors cette condition des choses telles qu’elles sont ? Même pas des épaves, lesquelles présupposent encore quelque chose perdue, quelque navire foutu, des éparses, peut-être, éparpillées à la surface de la terre, les choses, n’obéissant à rien, ni à elles-mêmes ni au hasard, qui sont là et dont nous ne savons que faire. Parce qu’elles sont seules et n’ont pas besoin de nous. Y a-t-il seulement quelque chose à faire de la chose ? Devant elle, fascinante et absurde, ne vaut-il pas mieux rester sans rien faire, à se taire. La voie se tait. Trop simple, sans doute, de penser : « Se taire, c’est la voie. » N’avons-nous pas déjà essayé ? (N’avons-nous pas déjà tout essayé ?) Et qu’avons-nous obtenu ? Toujours plus de langage, des phrases sur des phrases sur des phrases sur des phrases, etc. ad inf., multiplication à l’infini de la signification, et nous sommes tellement malheureux, nous sommes tellement malheureux parce que nous n’atteignons jamais le roc dur, ignorant même s’il exista jamais, et nous multiplions les significations, parce que c’est tout ce que nous avons appris, et nous multiplions le malheur, parce que c’est tout ce dont nous sommes capables. Est-ce le langage, alors, qui nous rend malheureux ? Mais le langage n’y est pour rien, qui n’existe pas, rien qu’un outil, étrange, certes, car infini, s’étendant toujours plus loin, nous éloignant toujours plus de la chose. Je plisse les yeux. Avec ma main droite, je fais une visière, là, je la pose juste au-dessus de mes sourcils : comment se fait-il enfin que je ne voie rien ? Hypothèse : Il n’y a rien à voir. Objection : Mais alors, à quoi bon la vue ? Solution : Néant. Que je sois sans solution aucune, là, si loin de la chose, ci-devant moi-même, dépossédé, dirait-on, faut-il m’en étonner ? Ou plutôt, ne faut-il pas s’étonner que d’aucuns, tout le monde, c’est-à-dire, la majorité, en tout cas, ignorent ce sentiment et tiennent la chose pour acquise, la chose qui va de soi. Mais où est-elle, la chose lointaine ? Si distante, n’est-il pas insensé que nous tenions encore tant à elle ? Multiplication de la signification, résultats insensés ; tout ne se tient-il pas dans une sorte de délire incompréhensible, sempiternelle fuite, hors de tout, hors de nous, hors de moi, fors la loi. Donc, dépossédé, peut-être, mais de quoi ? Sens-je seulement mon moi ?  J’entends : si l’on ne m’avait pas dit que j’en avais un, de moi, et un vrai de vrai de moi, qui plus est, y aurais-je jamais songé ? Mais d’où sort-il ce moi ? De moi ? Malade, je m’en souviens, je ne me sentais pas de moi, je me sentais mal, je sentais mauvais, j’étais sans sentiment, occupé tout entier par la fatigue, par la douleur, comme en un pays conquis, défenses vaincues, forces vives abattues. Or, qui me dit que ce n’est pas là le véritable état, et que tout autre état, qui fait accroire à quelque  chose, un vrai moi, logé au-dedans du corps, n’est pas illusion, fantasme élaboré par l’abus de la langue, laquelle nous fait accroire à la chose là où il n’y a que le sens ? Ne sent que le sens. Tout le reste, il faut le dire encore, même pas débris, mais comment dire, justement, quand tout le langage, mal compris, présuppose l’unité, de préférence perdue ? Rénovation de la langue : il n’y eut jamais d’unité. Le silence, lui, ne se tait pas. Il faut apprendre à marcher sur ses deux pieds.