Fatigué d’être fatigué. Le jour, j’ai froid, la nuit, j’ai chaud, le jour, j’ai sommeil, la nuit, je dors mal, et tout tourne à l’envers ou de travers ou est détraqué ou est ridicule ; — c’est fatigant. La preuve : je suis fatigué, fatigué d’être fatigué. À la télévision, pendant quelques minutes, je reste bouche bée, fasciné par ces centaines et centaines d’hommes (peut-être y a-t-il des femmes, aussi, parmi eux, ce qui serait un signe indiscutable des progrès que la civilisation occidentale accomplit chaque jour (*)) qui font de la moto dans le sable, acharnés à humilier ce qu’il peut demeurer encore de beauté en ce bas monde au nom d’une insignifiante recherche de la performance. Et les milliers de spectateurs, quatre cent mille, dit la voix à la télévision, venus assister à ces scènes d’horreur. Je crois que c’est ce qui me fascine vraiment : que nos performances — laides, mais c’est peut-être un aspect différent de la chose, peut-être pas, je n’en suis pas certain —, que nos performances soient insignifiantes, que nous accomplissions des exploits pour rien, que nos héros soient des imbéciles, que nous admirions des crétins. Moi, fatigué, allongé sur mon lit, je ne fais rien, et pourtant, j’ai le sentiment d’être humain. Ai-je tort ? Sans doute. Dans mon absence d’efforts, je ne dérange rien, je laisse les choses dans l’état où je les ai trouvées. Si je pouvais faire autrement — disons, je ne sais pas, moi : si je pouvais rendre le monde meilleur —, le voudrais-je ? Je n’en suis pas certain. La catastrophe n’a jamais eu lieu au nom du pire, mais toujours du meilleur. Aussi, ne convient-il pas de se contenter de ne pas faire le mal, il faut encore s’attacher à ne pas faire le bien. Mais ce n’est pas vrai que je ne fais rien, je suis là, allongé sur mon lit, et j’écris. Écrivant, si je m’efforce de ne pas avoir de mauvaises pensées, je m’escrime à chasser les bonnes. Ne pas faire le mal, mais ne surtout pas faire le bien, c’est vrai qu’entre les deux lames de ce sécateur moral, il semble qu’on soit réduit à l’impuissance, à ne plus pouvoir que végéter. Je ne le crois pas. Mais qu’est-ce que je crois ? Je ne sais pas. Je suis fatigué. Et je suis fatigué d’être fatigué. À mort, l’hiver.
(*) Par souci d’exactitude, je viens de vérifier : en effet, il y a des femmes parmi eux, elles sont 54 sur 2761, très précisément. En Occident épuisé, fort heureusement, le progrès avance, mais à petits pas.