Aujourd’hui, je crois que je ferais mieux de ne pas écrire. Le simple fait d’écrire cette phrase semblerait réfuter le contenu, mais non, ce n’est pas vrai, j’exprime une sorte de souhait que je ne suis pas : je ferais mieux de ne pas, mais je le fais quand même. Pourquoi ? Aujourd’hui, cela n’a rien à voir avec le genre de raisons qui, de temps à autre, peuvent me conduire à ne plus avoir envie d’écrire, la lassitude, la détresse, le désespoir, l’indifférence du monde, etc., bien que tout cela, d’une certaine manière, notamment l’indifférence du monde, je le ressente, de façon vive et pénible, mais non, ce n’est pas pour des raisons de ce genre que je crois que je ferais mieux de ne pas écrire aujourd’hui, mais alors pourquoi ? Ce journal, c’est vrai, ce journal ne me satisfait pas, mais il semble que je ne sois pas en mesure d’écrire quelque chose d’autre. Je cherche des motifs pour écrire autre chose mais n’en trouve pas, peut-être suis-je complètement vide, peut-être suis-je devenu ainsi, c’est possible, peut-être est-ce tout ce que je suis capable de faire, écrire cet amas informe de phrases décousues et insignifiantes, désormais, c’est-à-dire : beaucoup et pas grand-chose à la fois, c’est possible, aussi, oui. Mais est-ce la raison pour laquelle je me suis dit que je ferais mieux de ne pas écrire aujourd’hui et que je l’ai écrit ? Qu’est-ce qu’il se passerait si je n’écrivais pas aujourd’hui ? Se passerait-il quelque chose ou ne se passerait-il rien de fondamentalement différent de ce qu’il se passe en écrivant aujourd’hui ? Peut-être, en effet, est-ce une curiosité de la sorte qui pourrait me pousser à ne pas écrire aujourd’hui, savoir si quelque chose sortant de l’ordinaire aurait lieu aujourd’hui si je n’écrivais pas aujourd’hui, contrairement à tous les autres jours où j’écris, mais combien de jours n’ai-je pas écrit dans ma vie, n’ai-je pas vécu bien plus de jours sans écrire que de jours à écrire, pendant combien de temps faudrait-il que j’écrive encore tous les jours pour qu’enfin j’aie vécu plus de jours à écrire que de jours sans écrire, et où m’ont-ils conduit, ces jours sans écrire, sinon ici, aujourd’hui, à me demander s’il ne vaudrait pas mieux ne pas écrire, me demander s’il ne vaudrait pas mieux que je suive mon souhait de ne pas écrire et ne pas écrire et l’écrire ? J’ai l’impression d’un vaste gâchis de temps dans la solitude où je suis tombé, d’être à côté du monde, mais pas à côté de moi. Est-ce que je préférerais être à côté de moi et pas à côté du monde ? Qu’est-ce que cela changerait — vraiment ? Tout ce que je fais est tellement mauvais, et je ne suis capable que de cela. C’est désespérant. Mais ce n’est pas pour cette raison, non plus, que je me suis dit que je ferais mieux de ne pas écrire aujourd’hui. Quand je me suis apprêté à écrire, ce fut plutôt comme un soupir : une journée de plus à vivre, quelle lassitude, et quand je serai confronté au fait qu’il n’y en aura plus de journées à vivre, je regretterai ces journées que j’ai vécues alors que, les vivant, je me disais comme en un soupir : « Encore une journée à vivre… » Dans quelle absence d’issue de l’univers, gouffre trop profond pour en sortir, suis-je tombé ? Et comment ai-je fait pour y tomber ? Pourtant, je ne suis pas à plaindre, et cette idée-là me désespère encore plus : ma plainte, absolument rien ne la justifie. D’où, le sentiment douloureux d’être acculé au mutisme. N’aurais-je pas mieux fait de ne pas écrire aujourd’hui ?