Nombre de choses et absolument rien ; — ce phénomène de simultanéité, je ne sais lui donner d’autre nom que : « ma vie ». C’est ma vie, en effet, au cours de laquelle depuis hier avant que j’écrive mon journal et maintenant que j’écris mon journal, d’un certain point de vue, il s’est passé nombre de choses et, d’un autre, il ne s’est absolument rien passé. Le premier de ces deux points de vue, selon lequel il s’est passé nombres de choses (je devrais dire : « nombre de x », mais il ne s’agit pas d’être totalement obscur alors je conserve ce mot vague et flou de « choses »), je pourrais l’appeler interne et l’autre, en toute bonne logique binaire, le point de vue externe, mais — bien que, d’un certain point de vue (est-ce un troisième point de vue ?), cela soit exact, cela ne voudrait pas dire grand-chose. Pourquoi ? Parce que, d’un autre point de vue (ce qui nous fait donc quatre points de vue, déjà), le point de vue interne et le point de vue externe sont un seul et même point de vue. Et le troisième et le quatrième points de vue, eux aussi, ne font qu’un seul point de vue. Donc, selon ce point de vue, il n’y a qu’un seul point de vue. D’un certain point de vue, tout cela semble excessivement compliqué mais, d’un autre, c’est très simple. Malgré ces six points de vue, à présent, je tiens le compte, le fait qu’il se passe nombre de choses dans mon existence en même temps qu’il ne s’y passe absolument rien, ce fait n’est pas contradictoire. C’est-à-dire, par exemple, mais ce n’est qu’un exemple, une façon de voir les choses parmi d’autres, il ne faut pas en faire quelque chose d’absolu ou d’absolument réel, ce pourrait être une histoire complètement inventée, par exemple, je pourrais rester enfermé dans la pièce où je me trouve en ce moment, enfermé toute la journée, dans la position exacte dans laquelle je me trouve en ce moment, et il n’y aurait aucune contradiction entre le fait qu’il ne se passe absolument rien dans cette pièce et le fait qu’il se passe énormément de choses dans cette pièce parce qu’il se passerait à la fois énormément de choses et absolument rien dans cette pièce. Ce qui mériterait une explication, autrement que par l’exemple quelque peu décevant que je viens de donner, toutefois, c’est pourquoi je considère qu’une vie dans laquelle la différence entre énormément de choses et absolument rien est inexistante, soit une vie comme la mienne, me semble plus intéressante qu’une vie dans laquelle la différence entre énormément de choses et absolument rien saute aux yeux. Dans la vie où la différence entre énormément de choses et absolument rien saute au yeux, on verrait quelqu’un, peu importe qui, imaginons qui on veut, ce n’est pas une personne, c’est un argument, dans cette vie, je reprends, on verrait quelqu’un qui se lève le matin, fait tout un tas de choses pour se préparer, prend sa voiture, va au bureau, parle à tout un tas de gens, passe tout un tas de coups de fil, assiste à tout un tas de réunions, envoie tout un tas de messages électroniques, va déjeuner à la cantine de l’entreprise où il travaille, recommence l’après-midi ce qu’il a fait le matin et puis, le soir, fait à l’envers tout ce qu’il a fait le matin avant de se rendre au travail, et donc, ce faisant, rentre chez lui, s’assoit dans son canapé, allume la télévision, et reste là à regarder ce qui passe devant son écran, peut-être commande quelque chose à manger sur internet, se fait livrer, et puis mange, et puis continue à regarder la télévision, et on saurait immédiatement ce qui est de l’ordre de l’activité et ce qui est de l’ordre du repos dans cette vie, cela ne ferait aucun doute. Et moi, pourtant, cette vie, encore qu’elle soit caricaturale, ce n’est pas une vraie vie, c’est un argument qui a la forme d’une vie, moi, cette voie, elle me paraît insignifiante. Or, avec quelques nuances, plus ou moins grandes, mais en fait négligeables, du point de vue du sens que l’on peut donner à l’existence, cette vie est la vie que la majorité de mes semblables vivent, et elle me semble absurde. Alors que ma vie, qui semblerait probablement absurde à cette majorité de mes semblables si jamais ils s’intéressaient à elle, mais ils ne le font pas, ils ne s’intéressent qu’à leur vie et peut-être ont-ils raison, c’est vrai, est-ce que je ne perds pas mon temps, moi, à m’imaginer la vie des autres ?, ma vie me paraît digne d’être vécue, ce qui contraste avec ce que j’ai pu penser de ma vie, hier, au moment d’écrire mon journal, mais comment cette différence s’explique-t-elle, que s’est-il passé entre hier et aujourd’hui pour qu’un telle différence se fasse sentir, hier, une vie vide de sens qui ne provoquait que lassitude, aujourd’hui, une vie enfin digne d’être vécue ? Énormément de choses et absolument rien ; et n’est-ce pas le charme fascinant de l’existence, — que des différences qui semblent infimes soient des différences essentielles et que, à l’inverse, des différences qui semblent essentielles soient en réalité parfaitement négligeables, sans intérêt, ni pertinence ? Ce matin, quand je me suis levé, je n’avais pas envie de me lever, j’avais envie de rester dans mon lit, sans doute à cause du sentiment qui était le mien la veille quand j’avais écrit mon journal, et puis, un peu plus tard, après le départ de Nelly et Daphné pour l’école, suivant en cela une partie du programme que je m’étais fixé la veille au soir un peu avant de m’endormir dans ces quelques lignes consignées dans mon cahier au bison rouge, je me suis assis à ma table d’écriture — toutes les tables où je m’assois pour écrire sont mes tables d’écriture, même mes genoux, en un sens —, et j’ai écrit, écrit pendant plusieurs heures, et ensuite, mais cela, je ne l’avais pas prévu, mais je crois que c’est un conséquence biologique, non mieux : vitale, une conséquence vitale de l’écriture, je suis allé courir, et je me suis senti étonnamment bien, aussi bien en écrivant qu’en courant, et tout m’a semblé aller de soi parce que tout m’a semblé parfait. Pourtant, la veille, je m’étais mis en colère contre l’enfant, et cette colère m’avait poussé dans ce profond abattement dont j’ai parlé hier dans ce journal, je me sentais fatigué, mais de cela, écrivant, ce matin, mettant les choses au clair de mes idées claires, il ne restait plus rien, tout était oublié ; — écrivant, j’étais devenu une autre personne. Et de fait, j’étais une autre personne. Pourtant, encore une fois, les points de vue divergent : d’un certain point de vue, je suis la même personne qu’hier et, d’un autre point de vue, je suis une autre personne, mais ces deux points de vue sont aveugles, je suis la même et une autre, je suis une autre parce que je suis la même, la même parce que je suis une autre. Ce que j’ai écrit ce matin, je m’en suis aperçu ce matin en écrivant ce que j’ai écrit ce matin, cela va bientôt faire quatre ans que je songe à l’écrire, que je songe au livre que je suis en train d’écrire et je me demande s’il s’est écrit pendant que je ne l’écrivais pas, s’il commençait à s’écrire cependant que je ne l’écrivais pas ou si tout semble s’éclaircir à présent que j’écris, causant ainsi une sorte d’illusion rétrospective. Mais l’idée était là, bel et bien là, il y a quatre ans déjà (un peu moins, en fait) et pourtant, ce livre, je ne l’écris pas depuis quatre ans, je l’écris depuis moins d’un mois, à peine. Que se passe-t-il, alors, dans le souterrain de moi-même quand je désespère, quand je me déteste, quand je ne crois plus en moi, quand je ne crois plus en rien ? Est-ce la vie qui me sauve — ma vie qui me sauve ? Ou est-ce tragique, en fait : si seulement j’arrêtais d’écrire, si seulement je ne faisais plus rien, ne serais-je pas infiniment plus heureux, si je ne faisais plus rien ? Mais, comme je l’ai écrit ce matin, rouvrant le livre souterrain, il n’y a pas de repos pour moi, non, il ne saurait y avoir de repos pour nous, qui devons tout inventer à neuf. Dehors, indifférentes à toutes ces choses qu’il se passe dans la pièce où je me tiens pour écrire, preuve donc qu’il ne s’y passe absolument rien, les sirènes hurlent comme à leur habitude, et cette impression d’état de siège permanent ne sauve personne qui s’en rend coupable du ridicule, non, personne.