N’est-il pas délirant, ce vacarme que fait l’humanité quand elle vit ? Ce vacarme qu’elle fait « pour vivre », ai-je écrit dans la première rédaction de la question, et peut-être était-elle plus juste, cette formulation, quoiqu’elle ne me semble pas venir en premier dans l’ordre des raisons. « N’est-il pas délirant, ai-je ainsi écrit, ce vacarme que fait l’humanité quand elle vit ? », comme si elle avait besoin de se donner constamment la preuve de son existence. Le monde semble tout entier tourner autour de ce principe, désormais : il faut que le moi apporte sans cesse la preuve de son existence. D’où la présence constante des responsables publics dans les médias (et la présence constante des médias eux-mêmes) : le pouvoir ayant révélé qu’il ne jouissait d’aucune assise réelle, il faut qu’il se montre en permanence pour persuader qu’il existe, car son défaut de présence — même temporaire — révèlerait sa nullité absolue. D’où l’œil de la caméra sous lequel on se place, placement qui ne saurait connaître le moindre temps de pause parce que toute pause est vécue une destruction de la réalité du moi, l’exposition du moi étant seule en mesure de garantir l’existence du moi. Le moi, si on ne le voit pas, demande inquiet cet idéalisme insensé, qu’est-ce qui me prouve qu’il existe ? Si on ne me regarde pas, qu’est-ce qui me prouve que j’existe ? Qu’est-ce qui te le prouve ? Eh bien, précisément : rien. Tolère-le, accepte-le, embrasse-le. Car, c’est seulement la reconnaissance de la nullité du moi, de son absence de réalité, du fait qu’il n’est jamais qu’une fiction, une fiction géniale, dans certains cas (rares), abrutissante, dans la plupart, au contraire, c’est seulement cette reconnaissance qui est en mesure de nous libérer de la croyance en la présence, en la nécessité de la présence. Sois plus léger : à la présence, préfère la vacance. Va-t’en. « En faire le moins possible », voilà sans doute l’un des rares principes rationnels et spontanés, qui plus est, je voudrais presque dire : naturels. Aussi, a-t-il fallu, depuis des millénaires, inventer des fictions dramatiques ou idylliques pour inciter les gens à excéder l’économie de moyens, pousser les gens à en faire plus, à en vouloir plus, à en avoir plus, à dépenser plus, à obéir plus, à donner plus. La vacarme exprime que l’on embrasse ce dogme de l’excès de moyens. Que ces fictions soient religieuses ou sociales un individualistes, au fond, elles disent toutes la même chose : votre nature est mauvaise, allez contre elle, c’est l’unique voie du bonheur. Et cela, la dépense, la contre-nature, cela rend toujours les gens très malheureux. C’est la terreur qu’inspire la possibilité de ne pas exister qui motive ce dogme de l’excès. Qui ne tremble pas devant le néant, devant l’évidence du néant, la réalité irréfutable du néant, n’a guère besoin de s’agiter. Cela signifie-t-il pour autant « rester sans rien faire » ? Certes non, ou alors oui, qu’importe ? Rien ne doit t’obliger que la nécessité que tu perçois d’agir pour accomplir ce que tu as à accomplir, parvenir à ta propre fin, achèvement avant la mort. Rien, en effet, et surtout pas la dépense, ne te sauvera de la mort. Aussi réel que la mort, le néant : rien. Si difficile à imaginer et, pourtant, ultime, en tant que dépassement de l’opposition entre réalité et irréalité, moi et non-moi. Le paradoxe, c’est que l’excès — la quête effrénée et vouée à l’échec de l’être, de la preuve de l’être — est négative, que seul le néant est affirmatif, qui acquiesce à la vie, c’est-à-dire à la simplicité des moyens, au minimum, à la distance, à l’équilibre entre qui parle et qui se tait, entre le bruit et le silence. Léger, léger, sur la pointe pointe pointe des pieds.