À G. qui me complimente sur mes souliers, je ne dis pas que j’ai longuement hésité avant de les choisir, ceux-là, précisément, pour cette soirée-là, précisément. D’abord, j’avais pensé mettre les blancs, mais il pleuvait, hier au soir, à Paris, et l’on se gardera bien de mettre des souliers blancs par temps de pluie. Alors, mes vieux burgundy, eux qui ne me font pas mal aux pieds, feront l’affaire, m’étais-je dit, pour aller, venir, être assis, debout. De fait, hier au soir, tenons-nous au passé pour aujourd’hui, à la soirée de lancement des éditions Bakélite et du roman de Benoît Vincent, Féroce, j’ai parlé à plus d’êtres humains en quelques heures à peine qu’en plusieurs semaines, alpaguant telle disciple de Jean-Pierre Cometti, expliquant à cet inconnu que je suis pongiste, champion du Tarn, même, même si je n’ai pas l’accent, non, puis écrivain, puis je ne sais plus trop quoi, allant taper sur l’épaule de cet autre écrivain qui m’avait suggéré de le faire, à l’occasion, me rendant ridicule en bien des manières, sans aucun doute, mais n’est-ce pas ce qu’on appelle « sortir de sa zone de confort » ? Il y avait des gens connus dans le milieu littéraire, c’est-à-dire de parfaits inconnus, et c’était assez agréable d’être parmi des êtres vivants, d’écouter, d’exister ainsi. Quand je suis rentré chez moi, la bruine n’avait pas cessé de tomber, mais comme j’avais choisi les bons souliers, j’ai pu marcher sous la pluie. Et, malgré mon manteau trop chaud, le temps était parfait. Il y avait quelque chose de doux dans l’air, quelque chose de faux, dans l’air. Quand j’ai remonté la rue de Vaugirard, après le Jardin du Luxembourg, je me suis arrêté pour prendre la photographie de cet homme qui, allongé à même le sol, dormait là. Rue Guynemer, cette femme assise sur ses bagages de nomade arrêtée, déjà, m’avait regardé de ses yeux durs, elle aussi, là, sous la pluie, comme s’il ne pleuvait pas, comme s’il n’y avait pas d’autre vie imaginable que celle-là, qui fait que l’on dort dehors, que l’on vit dehors, que l’on meurt dehors. Je ne me suis pas senti coupable, non, si tel avait été le cas, je crois que je ne me serais pas arrêté pour prendre la photographie de l’homme endormi, j’aurais baissé les yeux, ou j’aurais fait comme tout le monde, j’aurais pensé à autre chose, j’aurais pensé à moi. Le monde n’est pas le même pour tout le monde. Point n’est besoin pour en faire l’expérience d’aller à l’autre bout du monde. Que le monde ne soit pas le même pour tout le monde, cela signifie que nos expériences sont incommensurables et que ce monde, ce monde qui n’est pas le même pour tout le monde, nous ne le partageons pas, il ne nous est pas commun. Pour survivre à cette inhumanité, sans doute ne pouvons-nous faire autrement que de nous inventer des sous-mondes à partager avec nos pairs moraux. Ce n’est pas un blâme ; il y a peut-être une autre façon de vivre, mais elle ne semble pas pour nous. On voit bien l’inhumanité de la réalité humaine, mais on a beau dire, on a beau faire, il n’y a rien que nous puissions y faire. Ce n’est pas que je sois malheureux — en vérité, je suis profondément heureux —, c’est que je ne m’aveugle pas, et tâche mes yeux de ne les détourner pas.