L’unanimité m’angoisse. Que j’aie quelque chose ou non contre l’objet de l’unanimité — et c’est vrai qu’elle est édifiante, l’histoire du vieil homme que la France pleurait, hier —, l’unanimité me met mal à l’aise, en tant que phénomène en soi, j’entends, et me donne envie de la rompre, de casser ce qui en est la cause, de détruire. Oui, de détruire. De tout détruire. De détruire la société. Dans l’unanimité, se manifeste l’absence de pensée qui alimente la passion que les communautés éprouvent pour elles-mêmes, comme une sorte de narcissisme de masse, qui est à l’origine de leur constitution, de leur solidification, de leur union. L’union ne fait pas la force, c’est la force qui fait l’union, la dureté totalitaire de la voie unique, la voie unique qui parle de l’être unique, qui affirme qu’il n’y a qu’un être, le même partout, le même pour tout le monde. Alors, comme je ne peux rien détruire de ce que je voudrais détruire — c’est-à-dire : pas une chose, mais l’esprit —, je me contente d’un rien et, ne pouvant détruire l’esprit du temps, fais — du mauvais esprit. Qu’est-ce que le mauvais esprit, en effet, sinon la négation assumée, consciente d’elle-même, de l’unanimité, la passion du mouton noir quand tous les autres, blancs, sont la cause d’un immaculé ennui ? Les hommages, les témoignages étaient tous le fait de vieilles personnes, ce vendredi-là, un peu moins vieilles que la vieille personne morte, certes, mais à peine, et voyant tous ces cheveux blancs s’exprimer, on avait l’image, non d’un vieux pays, ce qui n’est pas sans grandeur, mais d’un pays de vieux, non d’un vieux pays, ce qui n’est pas sans beauté, mais d’un pays moribond. De ces diverses notes que j’ai prises ces derniers jours (la première date du premier février, la seconde du huit février), je ne sais que faire et me demande si elles sont promises à quelque développement ou si elles sont achevées en l’état. Mais c’est imprécis : la seconde note, par exemple, mériterait de plus amples développements — historiques, théoriques, iconographiques. Ce que je veux dire, c’est ceci : chacune n’est pas destinée à être un tout en soi, mais un tout avec les autres, et l’ensemble qu’elles pourraient former, toutes ensemble, ne serait pas une somme de disparates, mais plutôt une sorte de carte 1:1 de tout ce à quoi je pense. Mais ce journal ne l’est-il pas déjà ? S’il l’était, pourquoi y aurait-il des notes, non, c’est-à-dire : des pensées, pourquoi y aurait-il des pensées hors de lui ? Outre quoi, je cours après un travail que je n’ai même pas réellement envie de faire (j’ai envie de l’argent que doit me procurer ce travail, ce qui est tout à fait différent) ; et que c’est disgracieux.