Je viens d’avoir une idée. Ce n’est pas une idée de livre à proprement, c’est une idée d’organisation, laquelle organisation prend la forme d’un grand livre, d’une somme dont les parties sont des livres. Des livres ou des textes, on va voir. Cette somme s’appellerait habitables, habitables dont mes habitacles seraient comme l’introduction (encore que je n’aime pas trop cette idée, disons plus simplement que ce serait une partie parmi d’autres, voir infra). Cette somme compterait trois parties, littéralement, tel que je l’ai écrit ce matin, quand j’ai eu mon idée, je cite d’après cette note laconique, mais ô combien explicite, que j’ai consignée dans mon cahier au bison rouge : « Habitables. Villes, maisons, tombes. » La partie « Villes » comprendrait à la fois ce que je suis en train d’écrire sur Paris (dont « Sainte Toulmonde la pauvre » est peut-être une sorte d’introduction, même si, voir la remarque ci-dessus sur habitacles, je n’aime pas trop cette idée d’introduction, je préfère une approche moins hiérarchisée ou dont la hiérarchie ne soit pas fixe, unique, définitive, contraignante à l’excès, mais souple, variable, non pas une hiérarchie dure et abstraite, mais une hiérarchie vivante) et ce que j’ai écrit sur l’Italie (et dont « Péninsules » est une expression partielle). La partie « Maisons », pour l’instant, outre ce que j’ai écrit dans les habitacles (qui donc n’est pas une introduction, mais une partie parmi d’autres à part entière, voir supra et supra), consiste en un carnet dans lequel j’ai pris des notes au crayon à papier, des « notes sur la maison », je crois que c’est ainsi que j’ai désigné la chose quand je m’imaginais pouvoir faire bâtir ma maison sur les rives de la Méditerranée, mais qui ne se réduisent pas à ce projet immobilier, des notes et des schémas, des croquis minimalistes de la maison en tant que concept et en tant qu’organisation spatiale, des dessins de labyrinthes et de spirales, des flèches, des phrases, des slogans. La partie « Tombes » correspond à l’idée que j’ai eue le neuf janvier deux mille vingt-quatre, et qui ne s’appelle déjà plus, contrairement à ce que j’écrivis ce jour-là, catalogue des cimetières, ni même catalogue des tombes, contrairement à ce qu’indiquent les noms des dossiers dans lesquels sont stockés les fichiers textes et iconographiques qui correspondent à cette idée de catalogue des cimetières / catalogue des tombes. Ce n’est pas à cause de l’expression « dernière demeure » que je pense que le texte habitables devrait comprendre une partie « Tombes », encore que cela ne soit pas tout à fait dépourvu de sens, mais parce que les textes de cette partie décrivent une manière d’habiter le temps, l’espace, dessinent une géographie qui épouse en partie, et donc aussi en partie non, les géographies des autres parties. Je me souviens que, pour écrire mes habitacles, j’avais placé les endroits dont je parlais, ou les lieux qui étaient évoqués dans l’ouvrage, sur une carte, afin de me représenter la géographie de l’écriture, de l’avoir sous les yeux. C’est pour une raison de ce genre que je m’intéresse à mes trajets, qu’il m’arrive parfois de faire un usage un peu trop maniaque, pourrait-on penser, en quelque sorte du point de vue de l’écriture seule, du GPS, mais je ne le crois pas : parce que cette idée d’une écriture seule, je n’y crois pas, ou alors j’y crois mais pas en un sens naïf, je crois que l’écriture a des pouvoirs qu’elle est la seule à pouvoir mettre en œuvre — ce en quoi elle ne peut pas être remplacée, ni pas une autre activité, ni par un programme informatique si sophistiqué soit-il —, l’écriture est une écriture humaine, elle évoque et s’inscrit dans une expérience proprement humaine, mais je crois aussi que l’écriture est toujours quelque part, qu’elle n’est pas abstraite, mais géolocalisée — raison pour laquelle, c’est une expérience. Alors, cette idée — qui existe et qui n’existe pas —, je ne sais pas quelle forme lui donner. Dans mon idée, le carnet, tel que je le tiens, devrait appartenir à la somme, j’entends : tel quel, ne varietur. Aussi, la forme est-elle protéiforme. Et cela me semble intéressant. Si je devais attribuer un nombre de chances sur cent pour exprimer la probabilité que je mène à bien ce projet, je pencherais pour un beau zéro tout rond. Mais cela aussi, n’est-ce pas intéressant ? Déjouer ses propres pronostics.