Dans le journal, statistiques à l’appui, un article se félicite des progrès de la vasectomie au sein de la population française. Il est vrai que, se regarder le sexe, comme naguère encore le nombril, il n’y a guère plus que cela dont l’Occidental·e se sente encore capable ; — sans doute parce que ça, au moins, se trouve à sa hauteur. Aussi, qui déplore l’inéluctable déclin de l’Occident, j’ai envie de le réconforter et de l’encourager à se réjouir : bientôt, de ces êtres fragiles et narcissiques, inéducables et inconscients nihilistes de chambre, il n’y en aura plus, et ne sera-ce pas alors une vraie chance pour l’humanité ? Par un heureux hasard, il restera peut-être les chefs-d’œuvres que leurs ancêtres auront écrits. Mais, si toutefois ces derniers devaient disparaître, eux aussi, nous laisserions en suspens la question décapante que voici : « Étaient-ils si nécessaires que nous l’avons cru, ces chefs-d’œuvre ? » et les rares spécimens de nos enfants inventer quelque chose de proprement inédit. Ce matin, n’ayant pas succombé à temps aux charmes érotiques de la stérilisation éthique, je suis allé au LudoJardin avec Daphné. Là, pendant qu’elle jouait à creuser le sable pour déterrer les trésors de pierres précieuses qui s’y trouvaient enfouis avec les amis qu’elle venait de se faire, je me suis assis sur un banc où, malgré le froid, j’ai notamment lu ce passage : « Dans la Société du spectacle (1967), Guy Debord définissait le spectacle comme “le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image”. Avec Gehry et certains autres architectes, l’inverse est désormais vrai : le spectacle est “une image à un tel degré d’accumulation qu’elle devient capital”. Telle est la logique de nombreux centres culturels aujourd’hui lorsqu’ils sont conçus à l’instar des parcs à thème et des complexes sportifs, pour accompagner le “renouveau” commercial ou financier de la ville — il faut en faire des lieux où l’on puisse, en toute sécurité, sortir, faire du shopping, être spectateur. “L’impact économique et culturel singulier que nous avons ressenti au moment de son ouverture en octobre 1997”, nous dit-on à propos de “l’effet Bilbao”, “a suscité une forte demande dans le monde entier”. Cela est malheureusement vrai, et il se pourrait bien (en dépit du terrorisme) qu’il y en ait bientôt dans votre petite ville natale. » Avec le temps, ces lignes, écrites en 2001 par Hal Foster dans un article consacré à Frank Gehry intitulé « Maître bâtisseur » et reprises dans Design et crime, malgré la facilité décevante avec laquelle elles s’appuient sur l’autorité de Guy Debord, ont pris une dimension prophétique, comme le montre notamment l’exemple de la tour que Gehry a conçue pour la fondation LUMA à Arles. Cette ville, jadis communiste, a été vendue à la plus offrante, sans aucune considération pour la très grande pauvreté qui l’affecte pourtant de façon bien plus manifeste que l’édifice babélien : environ 25% de la population d’Arles vit sous le seuil de pauvreté, ce taux atteignant les 50% dans certains quartiers. Mais, au-delà de ces faits quelque peu prosaïques, c’est la fascination pour l’image de sa propre grandeur qui étonne, comme si la monumentalité d’une architecture mondialisée — comme ceux des autres grands architectes de l’époque, les édifices signés Gehry s’implantent partout à la surface de la terre sans considération aucune pour la nature du lieu où ils sont bâtis — devait s’imposer sans aucune considération à la vue admirative de tous. Que ce soit à Abu Dabi, Panama, Arles, Paris, Seattle, Bilbao, indifférente à tout contexte, c’est la même architecture qui s’impose à la terre entière. Mais comment, malgré son effacement, l’Occident, coupable de la catastrophe de notre temps, l’irrémissible péché colonial, parvient-il à imposer partout son image monumentale ? Cela n’est-il pas contradictoire ? Ce le serait, en effet, mais au passé, pour ainsi dire. Dans l’identification du marché, de l’art et la culture, c’est une nouvelle civilisation qui se dessine, laquelle méprise tout contexte, parce que ce dernier — qu’on peut appeler, par exemple, « le terroir », « le pays » — n’est plus que l’expression nostalgique d’un attachement sentimental à une époque révolue de territorialité. Pour cette nouvelle civilisation qui réduit toute l’expérience humaine à sa pure dimension économique, les différences culturelles ne sont que des matières premières, si l’une venait à faire défaut, on trouverait quoi produire avec une autre. Comment dès lors ne pas comprendre l’homme moyen qui, n’ayant pas de patrimoine à transmettre à sa progéniture future, préfère s’en dispenser par anticipation ? Et comment ne pas compatir à sa détresse, que la vasectomie tente en vain de positiver ? Pauvre homme, toi qui, ignorant en être le bouffon, essaies d’être l’acteur de la révérence qu’on tire pour toi, même tes adieux seront manqués.